Gérard Lison
écrit à

   


Le Docteur Knock

     
   

Diffamation

   

Cher Docteur Knock,

C'est un grand honneur pour moi d'écrire à un praticien si célèbre (et dont la ressemblance avec l'acteur Louis Jouvet est si frappante).
Je suis cependant assez embarrassé de vous en parler mais d'insistantes rumeurs font état d'un certain manque de vraies qualifications, voire de pure charlatanerie vous concernant.

Je suis persuadé qu'il s'agit de pures diffamations colportées là par des confrères jaloux mais, pour étouffer définitivement ces ragots de vieilles bonnes femmes, pourriez-vous, cher Docteur, nous rappeler ici sur Dialogus votre parcours universitaire et vos diplômes et hautes distinctions?

Je ne vous juge pas et nous ne sommes pas ici à un tribunal mais, comme vous le savez bien, il faut toujours à un moment où à un autre crever l'abcès.

Très Amicalement,

G Lison.



Saint-Claude, le 5 août 1921

Monsieur,

À lire votre lettre, je regrette vraiment que votre bonne foi ait été ainsi surprise et que vous ayez prêté l'oreille à des bruits dont un peu de réflexion suffit à montrer l'invraisemblance. Il est humain hélas que des médecins sans clientèle, qui ne voient un patient que de loin en loin, soient jaloux de ma réussite et cherchent à s'en venger en faisant courir des faux bruits; mais croyez-vous que, si je ne possédais pas tous les titres nécessaires pour exercer, ils ne m'auraient pas déjà dénoncé pour exercice illégal de la médecine? Sachez que je suis bien réellement et bien doctoralement docteur et que ma thèse, intitulée Sur les prétendus états de santé, porte en exergue une citation que j'ai attribuée à Claude Bernard: «Tout homme bien portant est un malade qui s'ignore». Si vous contestez ma qualification, vous pouvez alors contester celle de n'importe lequel de mes confrères. Quant aux hautes distinctions dont vous parlez, quand elles ne récompensent pas la servilité politique, elles viennent généralement en fin de carrière et ce n'est pas un praticien qui a ouvert son cabinet voici moins d'un an qui s'attend à les recevoir.

En espérant que vous êtes plus perspicace pour choisir votre médecin traitant que pour démêler les ragots, je vous prie de recevoir mes salutations.

Docteur Knock




Docteur Knock

Je ne conteste nullement vos qualifications, mais je vous invite simplement à dissiper tout malentendu possible dans nos esprits. Il est parfaitement exact que tout homme bien portant est un malade qui s'ignore; récemment mon médecin m'a décelé, à moi qui me croyais sottement bien portant: de l'hypertension (le «tueur silencieux»), de l'ostéoporose (pertes osseuses), du cholestérol, un cancer de la prostate «envisageable», (il faut faire des analyses de selles et de sang car on ne sait jamais) et un excès pondéral mortel. Je suis entré dans son cabinet, en me croyant atteint d'une bénigne entorse au poignet suite à une chute dans mon salon et j'en suis ressorti avec une prise de sang et un prélèvement de selles et d'urine ainsi qu'une prescription pour un médicament contre l'hypertension ainsi qu'un anti-inflammatoire, pour une radiographie, pour un toucher rectal, pour une densimétrie osseuse et un régime amaigrissant assez radical et un anxiolytique parce qu'il me trouvait nerveux. Dire que je me croyais en bonne santé! Oui, Docteur, nous sommes tous de grands malades...

Amicalement G. Lison



La santé, cher Monsieur Lison, n'est qu'un mot, qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part je ne connais que des malades plus ou moins gravement atteints de diverses maladies; il est heureux pour vous que vous disposiez pour vous soigner d'un médecin sérieux, qui ne s'est pas contenté d'un examen sommaire avant de bredouiller un «Vous n'avez rien, mon ami, vous serez sur pied demain». Je n'invente rien, hélas: j'en connais qui procèdent ainsi et ne se gênent pas ensuite pour vous faire perdre votre temps en parlant d'autre chose, comme si vous étiez venu pour cela.

Sachez que ce qui vous est arrivé est arrivé à bien des voyageurs de passage qui étaient entrés dans mon cabinet pour ce qu'ils croyaient une simple consultation. Dès qu'ils étaient informés de leur état je les remettais à Mme Rémy qui leur donnait une chambre: ils se couchaient et commençaient leur traitement. Songez que, s'ils n'étaient pas venus, ils auraient continué à boire, à manger, à faire mille imprudences, et seraient sans doute morts à l'heure qu'il est.

Considérez donc que, par rapport à eux, vous avez eu de la chance. Pour le reste, c'est-à-dire votre pathologie et les soins qu'elle impose, c'est à votre médecin de vous en parler quand vous serez dans son cabinet médical.

Je vous assure de ma sympathie

Docteur Knock