masterbob@noos.fr
écrit à

   


Yves Klein

     
   

Votre bleu rend-il fou?

    Cher monsieur Klein,

Tout d'abord, je dois vous dire que j'adore votre bleu.

Vous aussi apparemment, puisque vous en recouvrez des toiles entières! Si ce n'est pas du narcissisme, ça... Je me trompe?

Une chose qui m'a frappé en lisant vos réponses: vous finissez toutes vos phrases ou presque par des points d'exclamations!

Serait-ce un signe d'excitation constante? Votre Bleu rendrait-il fou?

Bien à vous,

Bob



Bonjour Bob!

Veuillez excuser le retard de ma réponse à votre lettre, mais voyez-vous, ces derniers temps, le projet du théâtre de Gelsenkirchen m'a accaparé une bonne partie de mon énergie. Les allers-retours avec l'Allemagne sont épuisants! Enfin, le projet avance à grandes enjambés, et le résultat final, j'espère, sera à la hauteur de mes espérances.

Au regard de votre lettre, plusieurs questions sont sous-entendues, c'est pourquoi, si vous le permettez, je ferai une réponse globale. Je vous devine assez intelligent pour en comprendre le sens et les significations adaptées.

Voyez-vous Bob, projeter ma marque hors de moi, je l'ai fait! Lorsque j'étais enfant, j'ai trempé mes pieds et mes mains dans la couleur, puis, appliqués au support. Le constat était simple: j'étais là, en face de tout ce qui était psychologiquement en moi! Je dirais même que j'avais la preuve d'avoir cinq sens, et donc, de savoir me faire fonctionner. Hélas, j'ai perdu cette enfance, comme tout le monde d'ailleurs (il ne faut pas se faire d'illusions). Adolescent, j'ai voulu répéter ce petit jeu là, mais malheureusement, j'y ai très vite rencontré le néant. Je ne l'ai pas aimé et c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec le vide, le vide profond, la profondeur bleue! Je vais même vous faire une confidence. Adolescent, je suis allé signer mon nom au dos du ciel dans un incroyable voyage réalistico-imaginaire - un jour où j'étais allongé sur la plage de Nice. À ce stade là, au sein de l'aventure monochrome, je ne me faisais plus fonctionner! Au contraire, j'étais fonctionnant! Vous saisissez la différence? Je n'étais plus moi! Je sans «je» faisais corps avec la vie même!

Donc, pour synthétiser vos questions, je ne suis pas narcissique (ou tout du moins, pas consciemment!), je suis une partie de la vie! Voyez-vous Bob, l'art est sans aucun doute une activité rendant la vie plus intéressante que l'art! Aphorisme un peu particulier, certes, mais il résume bien mon approche de la notion d'artiste.

Quant aux points d'exclamation récurrents dans ma correspondance, disons qu'ils sont là pour montrer que je suis en vie! Et comme je faisais remarquer à Georges Mathieu, l'art c'est la santé!

Bien à vous!

Yves Klein (Yves le Monochrome)