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Monsieur Klein,
Le secret de votre bleu devient pour moi un challenge. A l'instar des copistes qui déambulent dans les couloirs du Louvre, je pense être l'un d'eux mais dans le domaine du monochrome. Votre monochrome.
Mais la comparaison s'arrête là car je m'aperçois que ma démarche prend des allures d'enquête policière ou de chasse aux trésors.
L'IKB, un bleu breveté en 1960… Parlons-en!
Le seul brevet digne de ce nom déposé à l'Inpi de votre part aborde la méthodologie de vos anthropométries et leur application dans la publicité notamment (Procédé de décoration ou d'intégration architecturale et produits obtenus par application dudit procédé, brevet du 2 mars 1960, additif du 29 avril 1960).
Contrairement à ce qui est souvent cité dans les ouvrages vous concernant, il n'existe pas de formule chimique déposée. Je pense que vous avez simplement déposé une enveloppe «Soleau», un moyen de preuve simple et peu coûteux qui vous permet de vous constituer une preuve de création et de la dater. (Source Inpi)
Donc, peu d'espoir de percer votre mystère de ce côté-là.
Par contre je pense être près du but.
Dès 1955, vous avez utilisé un produit nouveau à l'époque: le Rhodopas M, un fixatif qui sert entre autre de colle.
Mais ce produit n'existe plus à présent. Il est remplacé par l'Erkobol M, produit par la société Acetex.
J'ai réussi à obtenir les spécifications de ce produit. Ce qui a été pour moi très enrichissant.
Il est miscible dans certains alcools mais pas dans l'éther. Voilà une piste.
Je retrouve ici rassemblés tous les indices que j'avais trouvés sur la composition chimique de l'IKB. Et je crois deviner la suite.
Vous trempez les pigments outremer (1311? de chez Adam Montmartre). Ensuite, vous mélangez l'appareil (c'est un peu de la cuisine…) avec du Rhodopas M, de d'alcool d'éthyle et l'acétate d'éthyle dans certaines proportions.
Les grains de pigment, imbibés d'éther ne peuvent se mélanger avec le fixateur et vous conservez ainsi leur séparation avec le médium.
N'ai-je pas raison?
Maintenant, il me faut me procurer de l'Erkobol M (215 euros le sac de 25 kg, transport compris: c'est un peu cher) et du pigment de chez Adam pour tester tout ça.
Il reste pour moi encore une énigme… cette lueur violacée qui entoure votre bleu et lui donne encore plus d'énergie.
Je ne serais pas surpris de voir des résultats convaincants en mélangeant différent pigments de bleu d'outremer sachant que la quantité de souffre lors de la fabrication du pigment influe sur la tonalité chromatique du bleu (du bleu foncé au violet clair).
Bref voici l'état de mes recherches.
Je dois avouer que je prends un plaisir considérable dans cette quête archéologique chromatique.
J'espère que vous ne prendrez pas ombrage du fait que je souhaite percer votre secret. Mais bien au contraire, prenez cette obsession de ma part pour un hommage démesuré de votre art.
Et puis d'ailleurs, c'est votre faute. Il ne fallait pas apporter sur terre un tel choc chromatique.
Espèce d'extra-terrestre va!
Votre dévoué
Patrice Bouscarrut
Bonjour Patrice!
Je suis sincèrement désolé pour le retard conséquent de ma réponse. Je ne vais pas tomber dans le lot des excuses plates et pompeuses, mais sachez que ces temps-ci, le travail a été des plus conséquents et que si les journées avaient une durée de 30 heures, ce ne serait pas du luxe!
Trêve de plaisanteries, votre lettre m’a bien surpris. Bon, sûr que la majorité des réponses ont déjà été formulées dans les différentes lettres adressées sur ce projet qu’est Dialogus, mais je vais reprendre certains points.
Existe-t-il une formule chimique déposée concernant l’IKB? Dois-je impérativement vous répondre par l’affirmative ou laisser planer un mystère? Me croyez-vous assez fou pour ne pas avoir pris toutes les précautions nécessaires afin de protéger cet IKB? L’enveloppe Soleau que vous mentionnez n’est peut-être qu’une simple porte de sortie pour détourner les regards!
Vous faîtes l’état «scientifique» des différents produits nécessaires à la conception de l’IKB. Certes, mais si vous avez entre les mains de l’eau, de la farine et autres, allez-vous pour autant produire un pain au goût exceptionnel? Ce que je veux dire par là, c’est qu’il existe des centaines (que dis-je? des millions) de boulangers, mais aucun ne réalise le même pain que son collègue. Il y va du savoir-faire, de la connaissance du dosage parfait, et Dieu sait si concernant le dosage parfait pour l’IKB, des essais et des expériences, nous en avons effectués. Donc, oui, concernant les étapes du processus de conception, vous avez raison, mais maintenant, je le répète, savoir est une chose, réaliser en est une autre.
Vous semblez prendre un réel plaisir à fouiller l’énigme de l’IKB. Ceci m’amuse grandement, au sens noble du terme, et votre quête archéologique me prouve une chose essentielle, vous êtes de ceux qui savent regarder derrière le tableau! Cependant, n’oubliez pas une chose essentielle, l’IKB se doit avant tout d’être regardé et appréhendé pour lui-même. Il est énergie avant d’être formule chimique!
Yves Klein
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