Quelques questions
       
       
         
         

CelineDiabolo@aol.com

      Cher Yves Klein,

Étant conviée à votre exposition, je m'y suis donc rendue le dimanche 2 décembre. Après être rentrée d'ailleurs du musée d'Orsay comme pour fermer la boucle d'une journée aux accents culturels. Et en découvrant les oeuvres que vous présentez, plusieurs interrogations me taraudent. Permettez-moi de vous les livrer ici.

Une production en série?

Tout d'abord, une question concernant la similitude des oeuvres représentées. Une oeuvre se définit comme oeuvre entre autres par son critère d'unicité. Or ici, vous présentez une série d'oeuvres identiques. Comment défendez-vous alors le statut d'oeuvre de ces productions? N'y aurait-il pas un concept marchand à dessous dicté par la société de consommation qui vous entraînerait vers une production sérielle? Explication hypothétique: ces oeuvres sont à considérer dans leur ensemble comme 1 oeuvre sans possibilité de dissociation.

Une désincarnation de la peinture: vers un subjectivisme absolu?

D'autre part, l'aventure monochrome de vos antécédentes productions ne se définissait surtout pas comme une théorie de l'aplat parfait mais au contraire travaillé et retravaillé faisant parfois apparaître aspérités et volumes. Pourquoi maintenant opter pour une peinture lisse et froide, qui accentue l'effet déjà glacial du bleu outremer? Comment expliquez-vous cette orientation vers une création dépourvue de chaleur, déshumanisée? Est-ce l'aventure de la mort qui vous pousse vers un tel cynisme?

Une nouvelle conception de l'oeuvre?

Ensuite, le support de création pose évidemment problème. Devons-nous, spectateurs, considérer notre écran comme partie prenante de l'oeuvre ou comme média transmetteur d'une oeuvre? Le support ordinateur, composant de l'oeuvre ou moyen de diffusion de l'oeuvre comme le livre par exemple?

Un nouveau rapport avec la reproduction?

On connaît le rapport conflictuel entre une reproduction photo par rapport à l'oeuvre elle-même où le rendu est évidemment éloigné de cette réalité. Le support informatique (dans l'hypothèse où il crée l'oeuvre) permet quasiment de la retraduire à l'identique: même profondeur de bleu.... (si on met à part l'intensité plus ou moins prononcée de la lumière de l'écran qui peut elle apporter des variantes).

Bref, si mon discours est un peu flou, je reste à votre disposition pour apporter des précisions.

Céline

 

       

 

       

Yves Klein

      Non chère Céline! Permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas trouvé l'élément qui permet d'affirmer que chaque «Internet Klein Blue» est différent l'un de l'autre! Leurs dimensions sont différentes! La stabilité de l'immatériel capturé est au premier abord de l'ordre de l'identique! Pourtant chaque «capture» possède sa propre temporalité... intemporelle! Il est d'autres indices permettant de discerner chaque «Internet Klein Blue»! Je vous laisse le soin de les découvrir! Je sais que
vous êtes de ces individus qui aiment «regarder derrière un tableau»!

Le sériel? Mais, chère amie, sachez qu'il faut être inspiré pour réaliser un monochrome! Et croyez-moi, la réalisation d'un «Internet Klein Blue» n'est pas si aisée que cela! Le sériel est en dehors de tout ça! Appréhendez-vous les oeuvres de mon cher ami Arman comme des «productions sérielles»? Non, je ne crois pas! Pourtant, l'oeuvre de ce sculpteur de génie utilise la sérialité, même si ce n'est qu'au second degré! Tout n'est qu'histoire de considération de l'oeuvre! Lorsque Duchamp a réalisé ses Ready-Made, il a bien précisé que ceux-ci pouvaient être remplacés à tout moment, sous-entendant ainsi que seule l'idée était empreinte d'unicité, pas sa matérialisation! Sans doute un passage du régime autographique au régime allographique!

Vous faites fausse route! Laissez votre coeur parler! Laissez votre désir s'évader! Laissez-vous envahir par ces «Internet Klein Blue»! Laissez-vous bercer par cette sensibilité picturale immatérielle qui nous entoure! Laissez cette énergie agir, non pas tant sur vous, mais en vous! Alors, vous verrez que chacun de ces «Internet Klein Blue» possède sa propre histoire! Sa propre individualité! Son propre monde! Oubliez, si ce n'est que pour un instant, notre réalité et plongez dans cette réalité immatérielle qui nous tend les bras, et que, généralement, nous refusons!

Non là encore vous faites fausse route en ce qui concerne la seconde partie de votre cinquième paragraphe! Mais je pense que mes explications précédentes vous donnent déjà des éléments de réponses!

Chère Céline! Pourquoi associer systématiquement l'oeuvre à une visualisation via un support! Faites-moi plaisir! Oubliez tout ce qui vous entoure..... oubliez tout! L'espace est là! Comprenez-vous? Cet espace qui nous humanise sans doute bien plus que certaines des situations rencontrées sur cette planète.. bleue.. certes.... mais planète quand même! Oubliez le socle qui se trouve sous vos pieds et libérez-vous l'esprit! La rencontre avec l'immatériel commence par là!

Bien à vous!

Yves Klein (Yves le monochrome)