Un peintre ou un sculpteur?
       
       
         
         

ludivine.estimbre@wanadoo.fr

      Bonjour Monsieur Klein,

J'aimerais savoir quelle est la place de la sculpture dans votre úuvre et enfin si vous vous considérez plutôt comme un peintre ou un sculpteur.

En vous remerciant.

 

       

 

       

Yves Klein

      Cher(e) inconnu(e),

Dans un premier temps, je souhaiterais apporter une précision concernant l'ensemble de votre question. Voyez-vous, il me semblerait pour le moins réducteur de qualifier la tridimensionnalité comme caractère majeur de la sculpture. Je dirais que l'objet devient «sculpture» lorsqu'il est regardé comme tel, c'est-à-dire, comme un «objet espace».

En regard de ceci, effectivement, mon approche picturale relève du domaine de la sculpture. Je pense en termes d'espace, et mon attachement viscéral à la matière, ma recherche permanente de la profondeur font de moi un authentique sculpteur. De là à dire que mes monochromes sont peinture et sculpture à la fois, il n'y a qu'un pas!

Ma première approche de réponse n'est peut-être pas sans vous laisser dans une certaine perplexité, aussi, afin de clarifier mon propos, vais-je vous donner quelques précisions quant à l'appréhension du monochrome en tant que scupture!

Voyez-vous, j'ai opté pour un format rectangulaire, et ce, afin, de m'inscrire dans la tradition, et ainsi, éviter l'incompréhension relative au statut artistique de mon úuvre. À ce stade, je conviendrai tout à fait avec vous que le monochrome est un tableau. Pourtant, si nous le décrivons, non plus en plan, mais en 3 dimensions, alors il devient une sculpture. En 1957, mon intention était de ne plus poser l'IKB comme une surface, mais comme l'invasion de l'ensemble du panneau, épaisseur comprise. La couleur devient ici dévorante! À son passage, les angles s'arrondissent et la tranche prolonge la surface! Voyez-vous, s'approprier la matière, c'est lui donner vie! Mais le monochrome devient surtout sculpture lors de son accrochage. Le panneau est alors pleinement objet et rayonne dans l'espace. À ce stade, c'est une sculpture sans socle, en apesanteur virtuelle. Une sculpture n'ayant plus rien de commun avec la sculpture classique et s'en éloignant surtout par un étrange effet de dématérialisation. Le corps pictural est habité. Il y a palpitation, vibration et luminosité de la couleur! Sachez également que mes monochromes ne possèdent, ni arêtes vives, ni angle droit! Je les revendique comme formes fondues et l'absence de cadre n'est pas sans amplifier leur mouvement d'expansion. En conclusion, ayez conscience que ce n'est pas le bleu de mes monochromes qui est profond, mais, c'est plutôt leur profondeur qui est bleue!

J'ose espérer que ces quelques informations apporteront diverses précisions à votre question. Je vous ai uniquement parlé de mes monochromes, car, c'est généralement la partie de mon úuvre que les gens retiennent. Toutefois, prenez en considération ma sculpture de «l'air», ou bien encore, ma «pluie bleue», et là, vous réaliserez que la sculpture est omniprésente dans mon úuvre!

Bien à vous!

Yves Klein