Ligne et mouvement |
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| Cher Yves, Je trouve que les lignes sont aussi importantes que la couleur dans une oeuvre abstraite. Qu'entendez-vous par lignes? De mon côté, c'est l'expression d'un mouvement, du souffle qui donne vie à la couleur... au tableau(?). Un monochrome ne fige-t-il pas le temps sans faire entrer un signe de vie? Bien à vous, Amélie |
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| Bonjour Amélie! Excusez-moi pour le délai de ma réponse à votre question! Je reviens d'un voyage à Nice où, bien sûr, j'ai rendu un nouvel hommage à sainte Rita. Je synthétiserai ma réponse pour répondre à votre question. Synthèse qui tentera de vous informer quant à ma position dans le combat entre la ligne et la couleur. Voyez-vous, l'art de peindre, en ce qui me concerne, repose sur une volonté de rendre la liberté à l'état primordial de la matière. Entendons en ce sens, qu'un tableau ordinaire, tel que nous l'acceptons dans sa matière générale, m'apparaît comme une fenêtre de prison où lignes, contours, formes et autres compositions sont déterminés par les barreaux. Je crois sincèrement que les lignes conditionnent notre mortalité, ou tout du moins, la sous-entendent. Elles concrétisent notre état mortel, notre vie affective et notre raisonnement, voire notre spiritualité. En somme, elles sont notre limite psychologique, nos faiblesses et nos désirs. Au contraire, la couleur m'apparaît comme une mesure naturelle et humaine. Elle baigne dans une sensibilité cosmique. Elle est sensibilité devenue matière dans son état primordial. La peinture est COULEUR! Je me permets de vous renvoyer à Van Gogh qui désirait être libéré et s'échapper de je ne sais quelle prison! Là, je crois qu'il souffrait de voir la couleur découpée par la ligne et ses conséquences. Les couleurs seules habitent l'espace au contraire des lignes qui ne font que voyager au travers et le sillonner. En somme, la ligne traverse l'infini, alors que la couleur est cet infini! Voyez-vous, avec la couleur, j'éprouve une identification totale avec l'espace, je suis réellement libre. Lorsqu'en 1956, lors de ma seconde exposition parisienne chez Colette Allendy, j'ai montré un choix de propositions de couleurs, et de formats différents, j'attendais du public «une minute de vérité» évoquée par Pierre Restany dans son texte rédigé pour cette exposition. Malheureusement, oui, malheureusement, il s'avéra que beaucoup de spectateurs (peut-être en êtes-vous?) étaient esclaves de leur manière de voir habituelle! Sachez que je suis heureux, malgré toutes les naïvetés, les utopies de notre époque, d'être à la recherche d'un problème où la peinture existe en une autre matière sensible et colorée sous un support intangible. Bien à vous! Yves Klein (Yves le Monochrome) |