Les éponges |
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| Une grande question me turlupine à propos de votre oeuvre
concernant l'usage de l'éponge, pourquoi un tel matériau plus qu'un
autre? Merci de m'éclairer, Estelle |
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| Bonjour Estelle! Si ma mémoire ne me fait défaut, le réel déclic des éponges s'est opéré aux alentours de l'année 1957. Je voulais surtout travailler avec ce matériau car personne ne le faisait... et puis, il se présentait comme un moyen d'échapper à la toile tout en donnant une nouvelle dimension à l'IKB! En fait, j'ai découvert l'éponge en travaillant à mes tableaux dans mon atelier où j'utilisais ce matériau. Evidemment, elles devenaient très vite bleues! Un jour, je me suis aperçu de la beauté du Bleu dans l'éponge et cet instrument de travail, j'ai voulu en faire une matière première. Je voulais surtout utiliser l'éponge pour ce qu'elle a de faculté extraordinaire à s'imprégner de quoi que ce soit de fluidique! L'éponge, matière sauvage vivante, me permettait en somme de faire le portrait des lecteurs de mes monochromes qui, après avoir vu et voyagé dans le Bleu de mes tableaux, en reviennent totalement imprégnés en sensibilité comme des éponges. Mais tout n'a pas été si facile que ça! Il m'a fallu parfaire ma technique, de trouver une astuce afin que ces éponges aient de la tenue, qu'elles puissent résister aux transports et aux conditions atmosphériques et même, au temps qui passe! J'ai vite remarqué que simplement imbibées de peintures, elles se ramollissent et se dessèchent. Là encore, si ma mémoire ne me fait défaut, c'est à l'automne 1957, à mon retour de Venise, que j'ai exposé mon problème à quelques amis du Select (le club que je fréquentais souvent!). On m'a donné tout un tas de conseils, comme d'essayer de la colle forte, de la laque à cheveux ou bien encore du blanc d'oeuf! Bref, tout le monde y allait de sa petite astuce et de sa palme d'originalité! J'écoutais tout ce qui se tramaît tout autour de moi, mais j'avais remarqué que Paolo Vallorz réfléchissait dans son coin et ne disait rien! Il vous faut savoir que Paolo avait mis sa carrière de peintre entre parenthèses pour se consacrer à la course automobile. Paolo se servait de résine de polyester afin d'aménager une voiture avec laquelle il comptait participer aux prochaines 24 heures du Mans! Puis, Paolo est sorti de son silence et m'a invité à venir chez lui le lendemain matin afin que nous fassions des essais avec la résine en question. Le lendemain matin, j'avais apporté une dizaine d'éponges de tailles différentes. J'ai regardé Paolo qui préparait sa mixture qui consistait en une huile très épaisse qu'il mélangeait avec un catalysateur et un accélérateur, faisant chauffer le tout. Le gros problème était surtout de trouver les bons dosages pour que cette mixture convienne à l'éponge! Les premiers essais ont été d'un échec cuisant, voire décourageant! Mais, heureusement, à force de tentatives, nous avons trouvé la bonne alchimie dont nous avons noté soigneusement le dosage! Dans la foulée, j'ai téléphoné à mon fournisseur Edouard Adam pour me faire livrer un carton d'une centaine d'éponges et pendant plusieurs jours, aidé de Paolo et de Jean Tinguely, nous avons travaillé à la chaine pour confectionner les éponges en question. Ensuite, armé d'un pistolet à peinture, je passais celles-ci au Bleu. Je dois dire que le résultat était très satisfaisant! Les éponges donnaient l'impression de grosses pierres légères d'apparence veloutée! Qui plus est, lorsque Pierre Restany est venu contempler le résultat, son avis positif m'a conforté dans le fait que je tenais quelque chose d'assez singulier! Ensuite, au début de l'année 1958, il m'a fallu penser la présentation de ces éponges! La conception des «reliefs éponges» sur des panneaux de 2 mètres sur 1 mètre 50, et ce, afin de bien maîtriser la technique lorsque le moment sera venu de réaliser une «éponge» immense! La technique se devait d'être maîtrisée car fixer un certain nombres d'éponges sur un panneau demandait une grande rigueur et une grande décision de l'instant! Aucun tâtonnement possible , ni même de regret! A peine collée, l'éponge est inamovible et se doit de coexister avec le fond! Mais surtout, croyez-moi, les reliefs-éponges m'ont surtout permis de venir casser l'ordonnance du monochrome par un phénomène de concentration de la couleur. Quelques temps plus tard, j'ai eu l'idée de présenter ces éponges sous forme de «fleurs inaltérables» en les fixant sur des tiges métalliques. La base n'étant qu'une simple plaque de métal. Base provisoire, puisque j'avais la conviction que quelque chose d'autre, un autre support pouvait très bien mettre davantage en évidence le concept de ces éponges. C'est à Cagnes, l'été suivant que la révélation m'est venue! Il y avait une grotte près du Haut-de-Cagnes. Une grotte dans laquelle il fallait entrer un par un et en rampant pour accéder à une salle. C'est là que j'ai découvert des pierres qui allaient servir de socles aux éponges en question. Pierres que je choisissais méthodiquement, et même, religieusement! Bien à vous! Yves Klein (Yves le Monochrome) |