Racontez-moi votre Éden technique |
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| Cher Yves, (puisque vous m'êtes si cher et que vous m'accompagnez
sans le savoir depuis quelque temps déjà...), regretté Yves,
précieux Yves... Permettez-moi tout d'abord de vous demander si vous êtes bien là où vous êtes? Puis j'aimerais que vous me parliez un peu de l'Architecture de l'air, que vous m'expliquiez cette perspective sociale, sociologique, écologique et futuriste de votre úuvre. Dites-moi le cheminement de votre pensée, les succès et les obstacles, les encouragements, les déceptions. Dites-moi que cet âge de l'espace est imminent, dites-moi que notre civilisation technicienne comprendra ce qu'on appelle «votre utopie», et qu'elle y viendra. Vous qui voyez tout, dites-moi cela... Recevez, très cher Yves, toute ma gratitude, mon admiration et ma fidèle dévotion. Noury |
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| Cher Noury! Dites-moi.... que d'éloges dans l'entrée en matière de votre lettre! Je vous suis si cher? J'en suis le premier flatté! Je vous accompagne dans le savoir? Quelle bonne chose de savoir des individus ayant une conscience de cette immatérialité qui nous entoure! De sa sensibilité! De sa valeur! Quelle bonne chose de constater que des individus ont cette curiosité de «regarder» derrière le tableau! Regretté Yves? Eh bien cher ami! Vous ne croyez pas que vous allez un peu vite? On ne m'a pas encore mis entre 4 planches que je sache!... L'art, c'est la santé n'est-ce pas! Et jusqu'à preuve du contraire, de la santé, j'en ai! Ma production artistique en témoigne! Quant à savoir si je suis bien là où je suis! Eh bien! Que dire? Mon «chez moi» est des plus confortable si cela vous intéresse! Rotraut est sans aucun doute l'épouse la plus tendre qu'il n'ait jamais été donné de rencontrer pour un homme! Bref, oui, je suis bien là où je suis! Paris et son animation me fascinent.... même si lorsque je suis à Nice, le bien-être est également de la partie! L'architecture de l'air! Ah! Quelle belle histoire! Je devrais sans doute vous parler dans un premier temps des Mille et Un ballons bleus lancés, précédant l'exposition chez Iris Clert, le 10 Mai 1957! Lâcher de Mille et Un ballons bleus sur la place de Saint-Germain-Des-Prés. A priori, un lancer de ballons ne possède aucun intérêt d'un point de vue artistique... du moins, est-ce là une appréhension de la conscience commune qui verrait plutôt en cette manifestation, une dimension de fête! D'ailleurs, et cela sous-entendra une autre de vos questions, l'histoire de l'art n'a pas voulu retenir cette partie de mon oeuvre! Tout au plus, certaines critiques averties, auteurs scrupuleux, mentionnent-ils cette action à l'occasion du vernissage de l'exposition chez Iris. Pourtant, voyez-vous, j'avais tout à fait conscience en agissant ainsi, de tomber dans un oubli prématuré, c'est pourquoi, j'avais préalablement rédigé un texte qui fut publié en novembre 1960. Texte dans lequel je précisais (si ma mémoire ne me fait défaut!) que le monochrome, qui est aussi champion de judo, ceinture noire 4e dan, s'entraînait à la lévitation dynamique et prétendait être en mesure de rejoindre dans l'espace, son oeuvre préférée, à savoir une sculpture aérostatique composée de Mille et Un Ballons bleus, qui, en 1957, s'était enfuie de son exposition dans le ciel de Saint-Germain-des-Prés pour ne plus jamais revenir. La photographie de mon envol atteste en ce sens! Bien sûr, ici, en mentionnant l'«aérostatique», je faisais référence à l'aérostat, appareil dont la sustentation dans l'air est due à l'emploi d'un gaz bien plus léger que l'air. Maintenant, vous pouvez vous poser la question quant à la relation de «scumpture» et de «ballons gonflés» à l'hélium! Sachez que le lâcher de ballons intervenait dans le cadre d'un vernissage d'exposition! Aucune spontanéité! Mais une programmation, par moi, par ma personne, par mon individualité d'artiste! Ceci n'étant pas sans abolir la frontière entre l'art et la fête.. de plus, l'espace d'ordre public et la sphère d'ordre privée tendent ici à disparaître! Un lâcher de ballons! Un jeu d'enfant me direz-vous! Certes, ce ne sont que des ballons dans l'air, mais mon intention et le contexte de la création en font indéniablement une sculpture! Une sculpture se déployant dans l'espace en 3 dimensions! Une sculpture ne suggérant aucun effet de perspective! Une scumpture physiquement profonde! La 3e dimension, ici, se passant de toute médiation! Qui plus est, la préhension impossible de cette sculpture ne laisse aucune possibilité de «touché»! Juste une fuite pour disparaître dans l'espace et ne plus vivre que dans la mémoire! La sculpture annihilant la dimension d'éternité qui lui est classiquement associée! Mon saut dans le vide est le pendant de ces Mille et Un Ballons bleus! Des ballons au saut, l'objectif est identique, à savoir, libérer la sculpture de son socle! Voyez-vous, et là, j'aborde l'une de vos autres questions, libérez la sculpture de son socle, c'est libérer l'homme de la pesanteur! Je suis intimement convaincu que si l'homme parvient à faire léviter une sculpture (pourtant caractérisée par sa lourdeur découlant des matériaux) il y parviendra tôt ou tard pour lui-même! Le passage du vertige au prestige! La libération de l'esclavage du socle! Je sais que vous me comprenez! Bien à vous! Yves Klein (Yves le Monochrome) |
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| Très cher Yves, c'est Charlotte (Noury). Et si c'était
vraiment vous.... Merci de votre réponse. Cela dit, ma précédente
question, celle de l'architecture de l'air, n'a pas été l'objet d'une
réponse vraiment satisfaisante, dans le sens où j'ai un intérêt
particulier à voir cette thématique élucidée. Dites-moi
ce à quoi vous rêviez au travers de l'éden technique, celui où
les hommes sont libres au point qu'ils peuvent même léviter! Je vous aime toujours autant. PS: Mon Dieu! je me rends compte à l'instant, qu'à la minute où je vous ai lu, j'ai réalisé que vous me parlez de Nice, de Paris, mais...n'êtes-vous pas au paradis? J'aimerais tant que vous y soyiez... Je vous aime de plus en plus. Charlotte |
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| Bonsoir Yves, Je constate à regret votre silence... ou êtes-vous? N'êtes-vous plus? mes questions restent sans réponse: il me tarde tant de vous lire à nouveau, dites-moi que vous le ferez. Je vous espère en vacances... Votre éternelle obligée. Charlotte |
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| Bonjour Charlotte! Veuillez pardonner mon retard, mais il est des moments où les occupations faisant, il est impossible de tout concilier dans un même élan et notamment de répondre à son courrier! «Et si c'était vraiment vous!» (?)..... Quelle drôle de remarque! Pourquoi, vous, vous n'êtes pas «vous»?..... Et si c'était vraiment moi? Vous doutez? Mais alors, pourquoi est-ce que vous m'écrivez? Rassurez-vous, vous n'êtes pas la première personne à me considérer comme «mort» (de toute évidence!). Auquel cas, si vous vous complaisez à communiquer avec les esprits, je ne peux que vous conseiller le spiritisme (il paraît que ça marche!) En ce qui me concerne, je suis bel et bien vivant. Soyez-en convaincue! Ainsi donc, mes précédentes informations relatives à votre lettre n'ont pas eu la fonction de réponses espérées! Certes, pourquoi pas! Mais je peux vous retourner le compliment! N'est-ce pas vous qui avez refusé de saisir les différentes voies de réflexion que je vous offrais? Surtout, n'attendez jamais d'un artiste qu'il vous livre, qu'il vous dévoile noir sur blanc (bleu sur blanc?) les fonctions et enjeux de son oeuvre! La dimension d'une oeuvre, d'un projet, d'un Éden..... prend toute sa dimension en partie dans le mystère! Vous voulez que je vous précise les fondements de l'architecture de l'air! Je vais le faire, mais ne vous attendez pas à trouver ici des réponses inédites quant à ce projet! Ce que je vais vous expliquer, vous en avez déjà sans doute connaissance! Ce faisant, c'est surtout à vous d'appréhender cette conception comme il se doit! L'architecture de l'air...... ou comment bâtir, contruire un monde idéal de liberté physique totale! Un monde sans murs, sans toits, sans plancher... Une absence de repères physiques découlant d'un mécanisme dissimulé sous terre! Un mécanisme renvoyant l'air propulsé en surface et créant des toits d'air! À ce stade, les notions de familles, maisons et autres besoins matériels disparaissent, amenant ainsi les individus à vivre en lévitation sur des matelas d'air! Allons jusqu'à dire que la circulation de ces individus se fait par la propulsion au sein de couloirs aériens... d'autres couloirs délimitant les secteurs de la ville... (d'une ville!) Utopie que de tout cela me direz-vous! Mais sachez que pour moi, l'imaginaire et le réel sont totalement indissociables! La réalisation de ce projet n'a jamais été impossible à mes yeux! Certes, lorsque j'ai soumis (de façon indirecte!) ce projet à l'architecte américain Philip Johnson, celui-ci n'a jamais daigné me répondre! Certes, ma conférence à la Sorbonne (relative à ce projet!) m'a fait passer pour un illuminé, un farfelu, un demeuré, un utopiste... mais quel bonheur d'avoir été si peu entendu et si bien écouté! Ne voyez ici aucune réelle déception de ma part! L'architecture de l'air ne peut appartenir à ceux qui manifestent pleinement le désir de se libérer du socle! Le fondement réel de ce projet n'est pas uniquement une volonté de recouvrir le monde d'un toit d'«air» (joli paradoxe!), mais, et surtout, d'amener l'homme à sortir de son carcan lourd, à l'inviter à quitter cet esclavage de la pesanteur. Quelque chose me dit que vous me comprenez! Maintenant, on ne peut espérer que les hautes sphères du monde auront un jour conscience de la réelle valeur, non pas tant de ce projet, mais des qualités de vie qu'il sous-entend! Bien à vous! Yves Klein PS. Si vous voulez connaître les réels fondements et réelles influences qui m'ont guidé pour ce projet, je ne peux que vous renvoyer à certains écrits d'Heindel, de Delacroix, de Bachelard... encore que pour ce dernier, je n'ai jamais réussi pleinement à comprendre son raisonnement! |