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Bonjour,
L'élève de troisième que je suis se posait une question
suite à une demande de devoir extra-times de mon professeur d'arts
plastiques. Je devais écrire un dialogue argumentatif concernant vos
peintures anthropologiques, donc impossible de ne pas se poser la
question " d'où vient votre bleu?", question à laquelle je n'ai pas
répondu par manque de renseignements!
Il se trouve que mon
professeur me la pose et me demande de lui donner la réponse! Alors,
pourquoi? Cela vient-il des premiers monochromes que vous aviez faits
étant enfant?
Merci de me répondre au plus vite.
Marie Claire
Bonsoir Marie Claire...
Ah, qu'il est difficile de trouver le
paramètre exact déclenchant un événement important! Je me souviens d'un
soir, chez mon ami Claude Pascal. Je me suis enfermé dans la salle de
bains, et suis réapparu avec quelques cartons maculés d'une couleur
unique. Des gouaches que j'avais réalisées chez mon patron d'alors...
un encadreur. Une gouache bleue (le ciel), une orange, (la mer), une
verte, (la nature). Même si cette pseudo exposition a laissé mes amis
dans l'indifférence, ou à défaut, qu'elle leur a soutiré quelques
sourires, je crois qu'elle peut être appréhendée comme une sorte
d'élément de départ inconscient quant à la suite de mon œuvre.
Je
me souviens aussi d'une discussion qui a eu lieu au Select au tout
début de l'année 1956. Ce jour là, je discutais avec Marie Raymond.
C'était encore l'époque où je réalisais des monochromes de couleurs
différentes. C'est alors que Marie a lâché, d'un ton léger «Fais tout
de la même couleur!» J'ai réfléchi quelques instants... et j'ai
rétorqué: «Le Bleu? Qu'en penses-tu?» ...et elle de renchérir: «Oui,
pourquoi pas, le Bleu, c'est très bien!» À vrai dire, je dois être
honnête et avouer que l'idée d'une couleur unique me trottait dans la
tête depuis un bon bout de temps! Le Bleu notamment... l'idée de Marie
n'a fait que me conforter dans mon choix!
Maintenant, si je
devais m'arrêter sur un événement précis m'ayant rendu heureux,
j'opterais pour cette réussite de «capture» de ce Bleu que je désirais
unique au monde. En somme, un matériau singulier qui appartiendrait à
moi seul! Il me fallait conserver l'aspect originel de ce Bleu outremer
référencé 1311 chez Édouard Adam, un marchand de couleurs parisien. Il
me fallait trouver un moyen, pour qu'une fois la couleur étalée,
celle-ci ne «bouge» pas, et donc, ne perde de son intensité. À force
d'expériences chimiques usantes et éprouvantes, le trio que nous
formions, Édouard Adam, un de ses amis ingénieur chez Rhône-Poulenc et
moi-même, est parvenu à stabiliser ce Bleu que vous connaissez sous
l'appellation IKB. Ce Bleu unique, paradigme de mon œuvre!
Bien à vous,
Yves Le Monochrome
Bonjour,
Je tiens à vous dire merci pour vos réponses très
intéressantes et constructives qui m'ont beaucoup aidée pour répondre à
l'interrogation de mon professeur... Cependant vous ne répondez pas
complètement à ma question. Dans ma précédente lettre, je vous
demandais s'il était possible que votre «envie» de bleu vienne de votre
enfance pendant laquelle vous montriez déjà une certaine tendance vers
les monochromes et plus précisément du bleu du ciel? Sans vouloir être
impolie, pourrais-je vous faire remarquer que les réponses que vous
m'avez donné ont déjà été données dans certaines de vos lettres
précédentes... pour dire que si j'avais été satisfaite de ces réponses
je ne vous aurais pas écrit...
Ensuite, je voudrais vous
demander votre avis personnel sur une synthèse réalisée pour mon
professeur. Il s'agit de la synthèse de la nouvelle d'Honoré de Balzac
«Le chef d'œuvre inconnu». Je ne sais pas si vous l'avez lu, mais je
crois bien vous juger en disant que vous êtes une des personne les plus
à même de répondre à cette question... Nous sommes au 17e siècle,
Frenhofer (un grand peintre étant connu pour ses peintures
particulièrement représentatives de la vie) montre une peinture
complètement abstraite à deux de ses amis qui ne sont autres que Porbus
au plus haut niveau de son art et le jeune Nicolas Poussin futur grand
peintre... Les deux artistes se retrouvent devant un toile couverte de
lignes et de couleurs ne représentant pour eux rien d'autre que lignes
et couleurs, mais Frenhofer, lui, y voit un corps; mais pas n'importe
quel corps: un corps parfait! Porbus et Poussin ne comprennent pas la
peinture de Frenhofer qui est très en avance sur son temps, Frenhofer
ne questionne plus les formes mais la formation, chose difficile à
comprendre à cette époque où la peinture vise surtout à représenter la
réalité le plus précisément possible en la copiant.
Suite à
cette explication, mon professeur m'a demandé: «quelle réalité?» Voici
ce que je lui ai répondu: Les peintres de cette époque cherchent à
représenter la réalité formelle, telle que l'œil la perçoit et non
telle que l'esprit ou le cœur la ressent. Comme un arbre reste un arbre
s'il est vu par l'œil, mais s'il est vu par l'esprit et le cœur de
personnes différentes, il peut adopter plusieurs autres identités. Pour
donner un exemple concret: enfant, vous arrivait-il de vous allonger
dans l'herbe sur le dos et de chercher un lion, une chaussure, une
fleur, un chien, qui se serait perdu par hasard dans le bleu du ciel?
Mais vu par l'œil ne sont-ils pas rien d'autres que de simples nuages?
Eh bien si justement, nuages ils sont, nuages ils resteront! Les
peintres de cette époque cherchent à représenter la réalité de formes
qui les environnent. Frenhofer, lui, cherche à présenter le réel tel
qu'il le ressent. De ce fait, il peut alors affirmer qu'il voit telle
ou telle partie du corps de sa «Belle noiseuse». Les deux autres n'y
comprennent rien puisque les principes de la peinture à cette époque
sont totalement différents. Frenhofer voit dans son œuvre un corps
magnifique et empreint de vie car il le ressent comme tel. Poussin et
Porbus, eux, n'y voient rien d'autre qu'un amas de lignes et de
couleurs puisqu'ils ne font que VOIR conformément aux principes de leur
temps.
Alors, qu'en pensez-vous?
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