Lou-Manu
écrit à

   


Jack Kerouac

     
   

Solitude et Bretagne

    Jack, (à moins que tu ne préfères que l'on t'appelle Ti Jean),

Merci de me répondre si vite. Bien sûr que je désire correspondre avec toi, mais j'ai peur de ne pas avoir toujours des choses intéressantes à te dire. Je dois dire que je suis émue de correspondre avec toi, que je considère comme l'un de mes héros. Ta réponse m'a fait réfléchir. Je suis jeune, c'est vrai que je vis plus ou moins au jour le jour, dans l'instant présent. Mais je sais qu'un jour tout cela me fera sourire, et j'évite de penser à ce jour. Ta lettre se termine par "solitude" -mot que je trouve très beau soi dit en passant. Te sens-tu donc si seul? Et ta vie était-elle si solitaire? J'ai appris récemment, bon, disons qu'à force de réfléchir sur la vie, j'en suis arrivée à la conclusion que nous sommes seuls face à nous-mêmes. Et pourtant, à mon époque, on fait tout pour être liés les uns aux autres, on sait à la minute -ou presque- ce qui se passe dans le monde... Mais quand toutes nos machines sont éteintes, on est seul face à la nature.

Je suis d'humeur mélancolique ce soir, aussi vais-je passer à un sujet moins larmoyant, sinon l'angoisse posera ses griffes sur moi. J'ai remarqué que tu était très attaché à tes racines bretonnes, chose que je comprends facilement, étant moi-même bretonne comme mon prénom ne l'indique pas (pardonne-moi ce ridicule trait d'humour). Je n'ai pas lu toute ton œuvre (mais j'y travaille). As-tu rédigé un livre sur ton périple en France? Toi qui es curieux de tout, as-tu jamais appris -ou commencé à apprendre- le breton? Oh, je ne me suis pas rendu compte que ma lettre était si longue, je vais m'arrêter là et je tâcherai d'être plus brève la prochaine fois (à moins que tu n'aies rien contre les longues missives). J'espère avoir bientôt de tes nouvelles.

Bien à toi,

Louise-Emmanuelle, dite Lou-Manu


Bonjour,

De par mes origines canadiennes, et françaises, ma mère m'appelait Jean. J'ai préféré Jack, pendant mon adolescence, et ça m'est resté. Depuis quelques temps, je suis de plus en plus attaché à ces racines européennes que j'ai, et plus particulièrement bretonnes... D'où le Ti Jean.

Content de lire que ma lettre t'a fait réfléchir. C'est toujours un plaisir...

Je me sens seul, mais ce n'est pas un sentiment nouveau. Neal et Allen disaient de moi que «même (surtout?) dans une fête en mon honneur, j'étais seul... Ma vie a été pleine de rencontres, de gens de passages, d'amours féroces et tendres. Mais j'ai surtout fui, fui, fui. En cela, oui, je suis seul. Et d'ailleurs, je ne m'en plains pas. L'âge venant, je me sens plein de mysticisme. Gary Snyder m'a invité sur sa montagne et j'y ai vécu en ermite de longs mois, et ce fut une expérience... presque christique- mais ce bon vieux Gary me huerait s'il entendait que je parle du Dharma en y associant le sacro-saint Jésus. Essaie à l'occasion de te couper de tout ce qui fait ta vie présente. Vis comme nous, avec un seul vêtement, une grande robe, ou nu comme la lune. Enfin, dans un coin reculé quand même parce que j'ai ouï dire que la nudité est mal vue en ville!

J'ai en effet publié un livre sur mon passage en France. «Satori à Paris» est son nom. C'est un des bouquins dont je suis d'ailleurs le plus fier. Tu peux aussi trouver des courts passages d'un voyage en France dans «Le vagabond américain en voie de disparition».

A bientôt,

Ma main amie, comme dirait Blaise Cendrars,

Jack.