Milda
écrit à

   


Jack Kerouac

     
   

Dean Moriarty

    Bonjour Jack!

J'ai du mal à réaliser que je suis en train de t'écrire (au fait, ça ne te dérange pas que je te tutoie?)!

Voilà, j'ai 16 ans, et il y a quelques mois j'ai lu «On The Road», et je me rappelle cette période de lecture comme d'une étape merveilleuse, où je m'enfermais dans ma chambre pour lire, une carte de l'Amérique dans la main et en fond sonore, du blues des années 50. J'étais transportée sur cette route où tout s'enchaîne rapidement, où les amis vont et viennent, où chaque détail devient tragiquement beau et pur.

Mais je voulais surtout te parler de ce personnage fascinant qu'est Dean Moriarty! Je sais qu'il était en fait une personne réelle, un ami à toi. Je suis tombée amoureuse de ce personnage, je l'admirais tellement que j'en parlais sans arrêt à mes amis et je ne manquais pas d'employer des phrases comme «je sais ce que dirait Dean s'il entendait ça» ou «comme disait Dean Moriarty».

J'ai commencé à chercher quelqu'un qui lui ressemblerait dans la vraie vie, j'étais plus attirée vers les personnes qui avaient un peu de Dean en eux. Je sais, comme tu l'as dit dans le livre, qu'il est imprévisible, voire complètement fou et qu'il est parfois dangereux d'être en sa compagnie, mais il est si furieusement vivant! Il vit plus que les autres, il réalise le rêve de tous: dire et faire ce que l'on veut vraiment.

Donc, comme il était une personne réelle, peux-tu me parler de lui? Comment était-il vraiment, était-il tout aussi incroyable que Dean? Que disait-il de la vie, des voyages, de la folie, de la mort? Était-il toujours resté cet adolescent qui hypnotisait les filles avec ses histoires étranges et fascinantes, comme tu le disais dans «On The Road»? Est-ce qu'il lui importait d'être aimé? Moi, je l'aime et il est vrai qu'on ne peut l'aimer que comme un enfant, un saint qui n'a plus rien à voir avec la réalité...

Voilà, merci à l'avance, Jack! J'aimerais tellement vivre comme dans cette folle Amérique des temps anciens, ma vie me semble tellement fade comparée à ça. Merci pour tes livres, merci pour ta sagesse et pour la folie de Dean.

Je t'embrasse! Milda


Bonjour,

Toute personne qui me tutoie le fait à ses risques et périls. Merci d'avoir apprécié On the Road.

Dean Moriarty s'appelle en réalité Neal Cassidy. Il est l'homme de l'Ouest. Je n'arrive pas à me remettre de sa mort. Mais sa vie n'a pas été ce que tu sembles penser. S'il est vrai que Neal a eu une existence plutôt chaotique, il n'en a pas été plus heureux. Crois-moi.

Alors oui bien sûr, Neal était plein de vie quand je l'ai rencontré. Il avait déjà été marié à une bécasse de 16 ans (toutes les jeunes filles ne sont pas des bécasses, rassures-toi, mais LuAnne l'était assurément), avec laquelle j'ai d'ailleurs couché allègrement. Pendant le même temps, il rencontrait les deux GRANDS amours de sa vie, Carolyn et Allen Ginsberg. Il est tombé fou amoureux des deux. Il s'est marié avec Carolyn, lui a fait deux gamins, a divorcé, s'est remarié avec elle. Et a redivorcé. Elle n'en pouvait plus... Il était fin, charmeur, enthousiaste et elle a succombé. Mais il était aussi lâche, absent, fuyant, trompeur, menteur... Toutes ces qualités qui n'en sont plus aujourd'hui dans ce monde droit et froid.

Neal disait de la vie qu'elle était musicale. Un air de bop. Il parlait et vivait comme un rythme de boogie. Il pensait de la mort qu'elle l'éviterait. Et elle l'a pris bien plus tôt que ce qu'il avait pu penser. Des voyages, il n'en comprenait pas la poésie. Pour lui le mouvement était vital. Il n'a jamais vécu longtemps au même endroit. Excepté avec Carolyn quand il essayait d'être un bon père et un bon mari, à défaut d'être un bon amant. Neal n'était qu'animalité dans ce domaine. Une violence. Une douleur infernale, selon Carolyn. Carolyn qui m'aimait moins que Neal, mais qui me préférait à lui...

Neal avait besoin d'être aimé. D'être aimé de tous, de toutes. Il usait de charmes pour cela. Le seul problème dans cet idyllique tableau des amours de Neal, c'est qu'il était bien incapable d'aimer plus longtemps qu'une semaine. Alors certes, il restait amoureux, il vivait amoureux... Mais tous ses amours l'obsédaient. Il ne quittait réellement personne, revenait, partait, abandonnait, revenait, suppliait, et repartait...

Neal a perdu la raison avant de mourir. Il ne quittait plus un marteau avec lequel il créait des rythmes sur chaque surface... Il souffrait terriblement de son pouce infecté et cassé. Sa mort a dû lui être une délivrance. D'autant plus qu'elle a été délivrée par la drogue...

Neal... Inlassablement.

Jack.


Rebonjour à toi!

Je te remercie beaucoup pour ta réponse. Je vais t'avouer une chose: j'ai failli pleurer en la lisant. Je vois que Dean/Neal était en fait tout autre que je ne l'imaginais... Tu sembles dire que sa vie a été en grande partie tristesse, folie et fuite... Ce n'est peut-être pas un modèle à suivre, alors. Mais j'ai une certaine admiration, malsaine sans doute, pour les fous et la folie.

Parfois, alors que je ne fais rien de spécial, que je suis tranquillement assise dans ma chambre, j'ai l'impression de devenir folle, et je me délecte de ce sentiment... La folie, c'est comme un gouffre qui attire irrésistiblement, même si on en connaît les risques...

Enfin, tu dis que Neal n'a pas vraiment été heureux... Est-ce que tu le présenterais comme un exemple à suivre, un modèle de vie, ou, au contraire, est-ce que tu conseillerais de ne pas tenter de lui ressembler? Peut-être que la folie est le bonheur?

Oh, et puis tu parles aussi d'Allen Ginsberg, je sais qu'il était aussi un poète des beatniks, est-ce qu'il y a un personnage de On The Road qui lui correspond plus ou moins?

Quant à Carolyn, elle a dû beaucoup aimer Neal si elle l'accueillait à chaque fois qu'il revenait dans ses bras, alors qu'elle savait qu'il pourrait repartir à n'importe quel moment...

Est-ce que, dans la vie que tu as vécue jusque-là, tu as été plus heureux que Neal? Qu'est-ce qui te procure le plus de bonheur?

Merci encore une fois pour tout. Merci de m'avoir raconté en concentré cette vie de Dean/Neal, que je continue à aimer malgré tout.

Porte-toi bien!
Milda


Allons, il ne faut pleurer, ce n'est que moi...

Oui, Neal a été un vent violent. Mais comme tu le sais, car c'est écrit dans Sur la route, il n'y a que les fous, les déments et les illuminés qui me plaisent, car ils brûlent.

Non, Neal n'est un modèle pour personne. Il a été celui de tant de gens, malgré tout. Moi-même, j'ai été fasciné, admiratif, séduit. D'une manière générale, je suis contre l'idée d'un modèle à suivre, modèle dont la vie serait si magnifiquement merveilleuse qu'il faudrait en oublier sa personnalité propre, ou essayer de retrouver en soi les alibis d'une vague ressemblance avec le Dieu tout puissant que l'on vénèrerait...

Quant à la folie, pour l'avoir côtoyée en la personne de Carr, je ne peux que la déconseiller. Neal, Allen, Burroughs n'étaient pas fous. Ils étaient à un point d'intelligence extrême et avaient compris tout l'intérêt d'une vie forte... Pour autant ils n'avaient rien de déments. Ils étaient magnifiques. D'une spiritualité exacerbée, mais crois-moi leur cervelle fonctionnait tout aussi bien que la mienne (Dieu me garde de la folie...j'ai déjà le toc tic de l'alcool...). Cela dit, Neal est devenu complètement barge à la fin de sa misérable vie brûlée. Mais tu sais tout ça... Je persiste à penser que sa folie est venue de son incapacité à purger son âme trop triste par la catharsis artistique, qui a sauvé Allen, et qui, j'espère, me préserve.

Évidemment qu'Allen est dans On the Road, puisque tout est vrai et que j'ai juste changé les noms... cherche un peu. Allen avait des lunettes énormes, un corps chétif, et une absence permanente. Il a beaucoup voyagé avec Neal et ton serviteur. Je te dirai en qui je l'ai personnifié la prochaine fois, et en attendant, je m'amuse à t'imaginer le cherchant entre les lignes.

Carolyn est un ange.

Le bonheur est une illusion qui se dérobe et que j'aime à croire d'une beauté intense. Je suis souvent heureux. Je ne suis pas heureux. J'aimerais le bonheur s'il cessait de me briser. J'aime l'idée de bonheur.

Au revoir Milda.

Jack.


Bonjour à toi, Jack!

Merci infiniment d'avoir encore répondu, j'aime beaucoup ta façon d'écrire qui me paraît sincère et vraie. Depuis un moment, je m'essaie à l'écriture d'un livre, et sans même m'en apercevoir, j'ai tendance parfois à adopter un style proche tu tien, car il me semble le plus juste à décrire la vie.

Donc tu dis que dans On The Road, les faits sont vrais, pour la plupart? Et qu'en est-il de tes autres livres? Sont-ils basés sur une réalité vécue, également? Parce que j'ai lu un autre de tes livres (Dharma Bums je crois était son titre) ce sont aussi des aventures que tu as vécues, tu as pratiqué le bouddhisme? J'avoue que je trouvais ce livre moins bien que Sur La Route, mais je me suis tout de même assez amusée à découvrir une autre façon de voir des choses, une autre manière de vivre, plus proche de la nature et de la bonté originelle...

Allen... «Lunettes énormes»? «Absence permanente»? Cela devrait être... oui, Carlo Marx!! Est-ce lui? J'aimais beaucoup ce personnage, il avait un certain air austère qui semblait bizarre à côté de la surexcitation de Dean.

Je vois, cet état que tu décris, «intelligence extrême», «spiritualité exacerbée», correspond tout à fait dans  mes pensées à la folie, peut-être nous n'avons pas la même notion de la folie... Mais une vie forte, ça, qu'est-ce que j'aimerais en avoir une! Mais je t'avouerais quelque chose: je ne sais pas ce que c'est. Peut-être que je vis une vie forte en ce moment même, même si je ne fais rien de grandiose ou de spécial? Je vis, j'aime, je déteste, j'apprends, je désespère, je ris, etc... C'est peut-être pour ça que j'ai envie de devenir folle, de me libérer, de ne plus me poser de questions, «est-ce que je vis la bonne vie? Est-ce que c'est normal que je me pose cette question? Que dois-je faire?» Ah, rien que les doutes de l'adolescence, mais même adulte, je ne cesserai de me demander si je fais les bons choix... Bref.

Neal n'est pas censé être un modèle, dis-tu? Je sais que tu es contre cette sorte de vénération, mais c'est la vénération de l'impossible, je l'aime parce que de nos jours, il n'y a pas de gens comme ça. Et ce qui n'existe pas, ce qu'on n'a pas, on l'aime d'un amour frustré et éternel.

Dis-moi, Jack, que pensiez-vous vraiment, vous, les beatniks? Est-ce que votre révolution était personnelle, réservée à une élite de poètes, de philosophes et d'écrivains, ou bien la vouliez vous universelle? Car je trouve que trop de révolutions étaient élitistes, et n'ont amélioré que la vie de ceux qui les ont créées. Quel était (quel est toujours) votre but?

J'aime bien te poser des questions. Je crois que tu n'es pas plus torturé que n'importe qui d'autre, mais tu n'as pas peur de dire ce que tu penses. Et ça, ça change tout.

J'aime bien t'écrire.

Porte-toi bien!

Milda


Bonjour,

Il existe deux catégories d'écrivains: ceux qui imaginent, et ceux qui vivent. J'ai préféré vivre, et pour travailler j'ai raconté mes expériences. Tout est vrai, mis à part le tout premier de mes romans, une sorte d'infâme plagiat de Céline, un de vos écrivains.

'Dharma Burns' est une expérience littéraire à lui seul. J'ai effectivement vécu en ermite dans ma montagne, en compagnie sporadique de Gary Snyder. Et j'ai énormément pratiqué le bouddhisme. Une religion apaisante pour l'âme troublée que j'étais. J'ai été incroyablement créatif poétiquement à cette époque. Las! Beaucoup de gens me reprochent de n'avoir pas retrouvé dans 'Dharma' ce qu'ils avaient tant aimé dans 'On the Road'... Qu'y puis-je faire? Je ne vais pas réécrire le même livre... Chacun ses goûts, et j'espère au moins que relire 'On the Road' après sera très agréable...


Je parle bien d'Allen sous le pseudonyme habile de Carlo Marx. Bien. Je suis très flatté que tu aies reconnu. Allen a toujours eu ce côté posé, même dans ses délires les plus hystériques. Neal en était fou, et Allen était amoureux.

Tu te lances bien trop de sujets de réflexion. Je ne suis pas un modèle de vie forte. Si tu veux connaître des écrivains qui, eux, ont réellement vécu, jette-toi sur Panaït Istrati, sur Blaise Cendrars, sur Ernest Hemingway, sur Jack London... Leurs romans autobiographiques sont tous des chefs-d’oeuvre de vie, de force, de férocité à exister. Surtout Cendrars d'ailleurs. Henry Miller qui était son ami et qui m'en avait parlé m'avait passé quelques-uns de ses derniers livres, dont 'Bourlinguer'. Quelle claque... J'avais entamé un livre sur le sujet et puis... Non finalement...

Moi j'ai vécu une vie qui me plaisait, sans pousser plus loin la réflexion. J'ai agi comme un adolescent toute ma vie, m'enthousiasmant pour chaque chose nouvelle. Et pour vivre pleinement ta vie, je te conseille de faire feu de tous bords. Laisse-toi porter par le courant et te nourrissant de chaque chose, expérience, rencontre... Un écrivain irlandais a dit un jour 'On a toujours le choix, on est même la somme de ces choix' et c'est tellement vrai. Je me répète cette phrase chaque jour...

Nous n'avons jamais pensé à une révolution. C'est la presse qui a monté cette histoire de révolte jeune et beatnik autour de la sortie de 'On the road'. Nous avons vécu des choses que nous avions en commun. Et il s'avère que nous avions tous des velléités artistiques, mais qui n'en a pas secrètement. Certains rêvent d'être les têtes d'affiches du cinéma mondial, certains veulent écrire, certains veulent faire de la musique. L'art est partie intégrante de notre culture.

Les révolutions n'ont pas besoin de moi. Qu'elles se débrouillent seules...

A bientôt,

Jack.