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Monsieur le président,
Étant votre ancien conseiller à la Maison
Blanche, je me permets de vous adresser la présente dans le but de vous
rappeler un fait tragique dont nous avons été, ensemble, les témoins
privilégiés et je souhaiterais, dans la mesure du possible, que vous me
confirmiez votre présence, anachronique certes, mais tout à fait réelle
selon moi! À moins qu'il ne s'agisse, chez moi, d'une conséquence
post-traumatique à l'attaque des Twin Towers de New York le 11
septembre 2001...
Ce 23 décembre 2000, je me trouvais justement
devant les deux tours du World Trade Center. Et soudain ce que je pris
pour un miracle attira mon attention. Alors que j'avais quitté la
Maison Blanche depuis trente-huit ans, se présenta devant moi une image
projetée sur cet écran naturel du vitrage des tours jumelles: «le»
président! Oui, monsieur, vous, le président John Fitzgerald Kennedy!
En personne. Enfin, en image!
Posé sur votre bureau ovale du
1600 Pennsylvania Avenue à Washington D.C, le calendrier où je pouvais
lire «Mardi 11 septembre 2001». Le carillon ancestral indiquait huit
heures vingt-cinq.
Depuis quelques minutes vous erriez comme
tant de fois dans ce Bureau ovale où, avec d’autres de vos
collaborateurs, nous avions des souvenirs simultanément forts et
angoissants. Sous le soleil du matin déjà ardent, les tentures de
velours bleu ceinturées par des embrasses de même couleur renvoyaient
une lumière gracieuse et confortable. Le cœur éternellement
nostalgique, monsieur le président, vous appuyiez vos bras tendus sur
la table austère en acajou juste en face de la fenêtre centrale où vous
admiriez le parc encore désert. C’est la première image que j’eus de
vous contre ces deux «tours écrans».
La veille, vous vous étiez sans doute couché tard dans la
dernière chambre, au bout du couloir du troisième
étage.
Je
me souviens: chaque matin, vous replaciez comme d’habitude ce fauteuil
familier dans lequel vous contempliez jadis les portraits de Jackie, de
Caroline et de votre John junior. Mais, au moment, où je vous
découvrais en virtuel, vous ne teniez pas en place, appréhendant un
événement qui allait gâcher votre journée de vagabondage.
Je
me souviens qu’au début de votre mandat, vous appréciiez beaucoup cette
demeure officielle. Je la parcourais sans cesse, n’hésitant pas à
guider les visiteurs qui admiraient cette bâtisse en grès de Virginie,
à la fois belle et emplie d’une sobriété emblématique. J’ouvrais toutes
les portes et je passais la tête à l’intérieur des pièces puis
demandais aux employés si tout allait comme ils le souhaitaient. Je me
souviens aussi qu’à l’époque, le département d’État avait remis un
rapport de trente-six pages sur des données militaires, «UNCLASSIFIED
TOP SECRET SPECIAL HANDLING NOFORM», un dossier assez semblable dans sa
forme à celui qui avait passé dans mes mains au mois de mars 1962
concernant les fusées nucléaires soviétiques.
Je trouvais
imprudent d’avoir laissé un tel dossier sur cette table à la portée de
n’importe quel fonctionnaire. Je l’ai feuilleté; j’avais l’impression
qu’il avait été abandonné exprès, sachant peut-être que vous viendriez
ce matin, comme jadis autour de la table du petit-déjeuner parcourant
l’un ou l’autre dossier tout frais en dégustant des œufs brouillés au
bacon et en buvant du café dans la salle à manger privée du premier
étage.
C’est fou, mais tout cela me revient et excusez-moi,
monsieur le président si je sors quelque peu de ce miracle. Mais c’est
plus fort que moi. Pierre Salinger, votre attaché de presse, venait
d’être nommé porte-parole de la Maison-Blanche. Le dossier me brûlait
les doigts. Il était donc question de manœuvres en mer d’Oman portant
le nom code «ESSENTIAL HARVEST». Le Royaume-Uni semblait avoir déployé
sa flotte et massé des forces armées au large du Pakistan.
En
tout cas, dans cette rue de New-York absolument déserte, je vous voyais
-pardon pour cette indiscrétion, monsieur le président: vous étiez en
train de parcourir la dernière feuille annexe, lorsque le téléphone se
mit à sonner. Vous hésitiez toujours à décrocher et c’est en vain que
je m’efforçais, chargé de cadeaux comme un touriste égaré, d’entrer en
contact à l’aide de mon portable avec le correspondant virtuel que vous
étiez, monsieur le président! La ligne se coupait dès que je faisais
mine d’articuler une syllabe, comme si c’était à ma personne qu’il
voulait s’adresser… Le réflexe, quoi! Vous comprenez, monsieur Kennedy!
Cet appel semblait différent des autres et vous avez décroché le
combiné tout en le portant à votre oreille sans émettre le moindre
souffle. Vous reconnûtes la voix de votre frère Bob (moi aussi!). Vous
saviez que John était à cet endroit à ce moment précis! C’était
inattendu! «Allume, vite le poste de télévision, John! Un avion va
s’écraser sur le World Trade Center… À peine dans cinq minutes! Il faut
l’en empêcher!»
C’est ce que je pouvais percevoir assez
confusément dans cette tempête de neige, deux jours avant Noël. «Tu
plaisantes, Bobby, c’est impossible, pas à New York!
- Si! Je suis juché au sommet de l’Empire State. Et je sens déjà l’odeur du kérosène!
- Tu débloques, Bobby.
-
Non! le voilà, il vire vers la partie supérieure de la tour sud du
World Tarde Center… Du World Trade Center! John tu te rends compte…
Allume la TV je te dis!
Ils vont bientôt donner les premières images!»
Vous
hésitiez, puis vous avez tendu la main vers la commande du récepteur,
mais un éclair le traversa de part en part; vous avez senti de nouveau
votre crâne qui éclatait comme à Dallas en 63 et moi, j’apercevais en
une fraction de seconde le visage ensanglanté de Jackie qui se tenait
la tête dans ses mains et qui pleurait sans émettre un seul cri…
J’étais stupéfait! Vous vous rendez compte, monsieur le président!
Je
voyais Bob en haut du building. Vous planiez comme un cierge, la tête
inclinée vers le sol, jetant un regard éberlué au-dessus des gens qui
hurlaient, les yeux effarés, non pas de le voir atterrir lentement au
milieu d’eux dans cette rue de Manhattan, mais de découvrir, près du
sommet de la tour sud cette fumée noire que vomissait le trou béant,
point d’impact de l’avion annoncé par Bob. Vous vous étiez posé sur le
trottoir de Wed Street, à la diagonale des deux tours. Personne ne
pouvait vous distinguer; vous étiez encore trop clair, même revêtu de
votre pardessus bleu marine.
«Rien ne sera plus jamais comme
avant», vous souffla Bob du sommet de l’Empire qu’il ne pressentait pas
quitter même pour vous rejoindre. Vous n’aviez aucune intention, vous
non plus, monsieur le président, de quitter le cœur du drame. Vous
saviez qu’il ne pouvait rien vous arriver de mal dans l’état où vous
étiez. «Ils sont occupés à assassiner le WTC», pensiez-vous. «C’est un
acte criminel délibéré!»
D’en bas, je ne voyais déjà plus le
sommet de la tour, totalement dissimulé par la neige ou dans la fumée;
je ne savais plus très bien distinguer le réel de l’imaginaire.
Et
puis le second avion est arrivé. Il a percuté l’autre tour. Tétanisé,
monsieur le président, vous êtes monté quand même rejoindre votre
frère. En ce soir de Noël, une fraction de seconde, nous étions réunis
une fois encore. Il fallait que nous soyons ensemble et nous ne
pouvions agir, détourner cette tragédie qui prenait forme. Nous nous
regardions l’un l’autre sans rien dire, pétrifiés, comme si une drôle
de guerre avait commencé et nous étions en première ligne sans pouvoir
intervenir sur les événements.
«Regarde, John!», hurla votre
frère, atterré. «C’est comme dans un film. Tous les effets spéciaux
sont réunis, il ne manque plus que le gorille se balançant puis sautant
d’une tour à l’autre et essayant de passer du milieu d’un des immeubles
pour se rendre au sommet de l’autre et faucher les hélicoptères
vrombissant autour de lui!
Il y a des gens qui sautent des étages supérieurs! Et le ciel qui s’obscurcit.
- Il me semble que la terre a inversé sa course et que le temps s’est arrêté, Bobby!
- Un linceul de fumée, John! Un linceul de fumée!»
Puis
l’écran de neige se dispersa petit à petit et le vent se calma. La rue
avait repris son activité d’un soir de Noël. Les néons avaient
remplacés mes images hallucinantes projetées sur ces deux tours du Wall
Trade Center. Rien que pour moi! C’était miraculeux comme je l'ai déjà
dit, monsieur le président! Enfin, jusqu’à un certain 11 septembre de
l’année suivante… Quelques mois après ma fantastique vision
prémonitoire! Quand je suis rentré à l’hôtel avec deux heures de
retard, l’apéritif du réveillon était déjà bien engagé! Ma femme et mes
enfants m’examinèrent comme un extra-terrestre trouvant étrange que mes
cheveux aient blanchi et que mon visage fût quelque peu livide! Je leur
dis simplement que je m’étais perdu dans Manhattan et que le froid en
était la cause! Je suis sûr qu’il ne m’ont pas cru... Mais cela,
c’était une autre histoire!
J'espère que ce récit correspondra à vos propres souvenirs post mortem,
monsieur le président, et que je n'ai pas suscité chez vous un
sentiment d'intrusion dans votre propre mémoire par cette évocation
quelque peu complaisante.
Recevez, monsieur le président, l'expression de mon meilleur
souvenir et agréez, je vous prie, mes salutations
distinguées.
Jean-Luc Flines
Cher Jean-Luc,
Je ne pense pas que nous nous connaissions. Et
entre, nous je ne connais pas Abraham Weston! Pourriez-vous me donner
de plus amples informations à son sujet? Je suis un peu fatigué,
peut-être?
Je dois vous féliciter pour ce conte de Noël auquel,
je dois bien l'avouer, je ne comprends rien! Vous savez comme moi qu'il
ne s'agit que d'une histoire. Je ne crois pas à ce fait surnaturel.
J'ai renoncé à demander à monsieur Dumontais ce que signifiaient ces
avions percutant des tours. À mon époque, les tours du World Trade
Center ne sont pas encore construites, je suis au courant du projet qui
vient de se décider enfin à New-York!
La guerre des Malouines!
Pour moi les «Malouines» sont des îles anglaises au large de
l'Argentine. Vous savez quoi? Cette histoire ferait une bonne nouvelle,
vous devriez vous faire publier!
John F. Kennedy, President of the United States of America
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