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Je me réjouis, Monsieur le président, de m'adresser
aujourd'hui au successeur de Monsieur Washington. C'est Monsieur
Dumontais qui m'aura adressé à vous quand je lui demandais de me
renseigner sur la destinée des treize colonies d'Amérique. Dressant en
quelque sorte le bilan de mon règne, je m'interrogeais sur la forme de
gouvernement de vos États. Êtes-vous restés fidèles à votre
Constitution initiale?
J'eusse également souhaité connaître la
nature de vos présentes relations avec l'Angleterre et avec la France
assurément, et notamment pour ce qui regarde le commerce.
Je
vous suis d'ores et déjà reconnaissant, Monsieur le Président, des
précisions que vous me communiquerez et je prie Dieu qu'il vous ait en
sa sainte garde.
Louis
Sire,
C'est un honneur pour moi de vous écrire et comme vous pouvez le
constater je ne me suis pas précipité. Je souhaite en tout premier lieu, comme
tous les Américains, vous remercier pour votre aide précieuse qui nous a été
d'un grand secours pendant notre guerre d'indépendance. Je vais vous apprendre
quelques données me concernant, je suis catholique et d'origine irlandaise.
N'est-ce pas étonnant?
Pardon, revenons à nos moutons (en hommage à votre
reine), pardon Sire, je suis un incorrigible homme du XXe siècle!
Nous sommes restés fidèles à notre Constitution initiale malgré, vous vous en
doutez, beaucoup d'amendements mais ce n'est pas comme en France où ils en sont
je crois à leur cinquième Constitution…
Cela me permet de faire un
parallèle avec votre seconde question concernant nos relations avec
l'Angleterre. Cela va vous choquer mais nous nous entendons le mieux du monde
avec notre «mère» en quelque sorte! Nous sommes très liés à tous les niveaux et
la France accuse en permanence l'Angleterre d'être un espion à notre solde!
C'est le monde à l'envers. Les relations franco-anglaises se sont beaucoup
arrangées aussi, surtout après avoir été alliés dans deux guerres successives,
si, des alliés! Je vous imagine lisant ces informations!
En ce qui
concerne nos relations avec la France, elles ne sont pas excellentes en tout
point. Figurez-vous, votre Altesse, que votre pays est gouverné par un général,
il se nomme Charles De Gaulle, il est doté d'un fort caractère et d'un franc
parler inégalable qui a le don de m'agacer! Il veut à tout prix éloigner
l'influence américaine de la France et affirmer la puissance de sa chère patrie
dans tous les domaines, ce qui ne sera pas pour vous déplaire! Je suis venu en
France il y a deux ans et je dois bien avouer que l'accueil a été chaleureux
bien qu'aucun accord n'ait été trouvé avec De Gaulle! Je dois reconnaître au
fond que j'admire cet homme, ma femme a lu ses Mémoires, c'est quelqu'un de très
intéressant et je me suis enrichi à son contact. Nos deux pays sont liés dans
une alliance militaire, la France reste un allié indéfectible, elle a été
présente lors de deux crises que nous avons subies dernièrement. Bien que nous
ne soyons pas souvent d'accord, la France s'est rangée derrière nous, prête à
combattre, comme à votre époque.
Vous me parlez de commerce, certainement
parce que vous venez de signer un traité avec les États-Unis? Je dois vous dire
qu'au XXe siècle, la situation de nos deux pays a beaucoup évolué.
Maintenant la France appartient à une communauté Européenne dont elle est le
moteur avec l'Allemagne (ce pays ne vous dit rien, j'en suis sûr, mais c'est
l'union de plusieurs provinces germaniques). Je ne pense pas que cela vous
parlera beaucoup alors je vais m'arrêter là, sachez seulement que les États-Unis
traitent maintenant avec cette Europe qui ne cesse de prospérer, elle s'échine à
supprimer toutes ses entraves, ce qui la place au premier rang des échanges
mondiaux. J'espère simplement qu'un jour l'Angleterre dont nous parlions, pourra
rejoindre cette «Europe».
Sire, ce fut un plaisir de converser avec
vous, j'espère que nous pourrons échanger de nouveau quand vous le
souhaitez.
Mes respects, votre Altesse,
John F. Kennedy, President
of the United States of America
Monsieur le Président,
Je suis heureux d'apprendre que le peuple
américain s'est choisi un président catholique et je vous en félicite. Vous
montrez bien là que vous n'avez point renié les nobles idéaux de votre
Constitution quant à la liberté de culte. Je le déplore donc d'autant plus que,
sur ce point, la révolution française est loin d'être aussi heureuse. Songez que
les prêtres français en sont aujourd'hui parfois réduits à trouver refuge en
Angleterre, quand on sait comment les catholiques y étaient traités il y a
quelques années encore, c'est un comble! Aussi, je ne m'étonne guère que les
Français aient eu à changer de constitution à plusieurs reprises, j'avais
moi-même souligné les inconséquences de celle que l'on m'a présentée.
Je
ne m'étonne point non plus de vos bonnes relations avec l'Angleterre qui sont,
en quelque sorte, dans l'ordre naturel des choses. J'ose dire que nous les
avions même prévues et que cette perspective a hâté notre engagement à vos
côtés.
J'avoue que je n'entends malheureusement point votre plaisanterie
sur les moutons. Pour ma part, je connais ceux de Panurge mais quant à la reine,
je doute fort qu'elle ait jamais lu Rabelais. Mais peut-être pensiez-vous aux
mérinos de Rambouillet, en ce cas, c'est bien moi qui me suis préoccupé de
moutons.
Un correspondant de Dialogus m'a déjà entretenu de ce général de
Gaulle, je suis ravi d'en apprendre plus par vous-même et de savoir qu'il
s'efforce tout de même de préserver des relations cordiales entre nos deux
nations.
En vérité, le traité de commerce est désormais fort lointain
pour moi et je me trouve en bien mauvaise posture puisque je suis emprisonné à
Paris dans l'attente de mon jugement. Il y a toute apparence que des factieux
anglais auront tiré profit des troubles qui se sont manifestés en France pour
précipiter ma chute. Je n'en accuse nullement le roi George, dont je dois plutôt
louer la probité, mais ce pays compte nombre d'ennemis résolus de la France.
Aussi, je vous écrivais en espérant que vos propos me confirmeraient le bien
fondé sur le long terme de l'alliance que nos deux nations ont conclue et qu'il
en est résulté des bénéfices pour elles deux. Ce que vous me rapportez me
rassure sur ce point et m'est une sorte de consolation.
Je vous remercie
donc, Monsieur le Président, et vous assure de toute ma
considération.
Louis
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