Louis XVI
écrit à

   

John F. Kennedy
John F. Kennedy

     
   

Et depuis la guerre d'Indépendance

    Je me réjouis, Monsieur le président, de m'adresser aujourd'hui au successeur de Monsieur Washington. C'est Monsieur Dumontais qui m'aura adressé à vous quand je lui demandais de me renseigner sur la destinée des treize colonies d'Amérique. Dressant en quelque sorte le bilan de mon règne, je m'interrogeais sur la forme de gouvernement de vos États. Êtes-vous restés fidèles à votre Constitution initiale?

J'eusse également souhaité connaître la nature de vos présentes relations avec l'Angleterre et avec la France assurément, et notamment pour ce qui regarde le commerce.

Je vous suis d'ores et déjà reconnaissant, Monsieur le Président, des précisions que vous me communiquerez et je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Louis

Sire,

C'est un honneur pour moi de vous écrire et comme vous pouvez le constater je ne me suis pas précipité. Je souhaite en tout premier lieu, comme tous les Américains, vous remercier pour votre aide précieuse qui nous a été d'un grand secours pendant notre guerre d'indépendance. Je vais vous apprendre quelques données me concernant, je suis catholique et d'origine irlandaise. N'est-ce pas étonnant?

Pardon, revenons à nos moutons (en hommage à votre reine), pardon Sire, je suis un incorrigible homme du XXe siècle! Nous sommes restés fidèles à notre Constitution initiale malgré, vous vous en doutez, beaucoup d'amendements mais ce n'est pas comme en France où ils en sont je crois à leur cinquième Constitution…

Cela me permet de faire un parallèle avec votre seconde question concernant nos relations avec l'Angleterre. Cela va vous choquer mais nous nous entendons le mieux du monde avec notre «mère» en quelque sorte! Nous sommes très liés à tous les niveaux et la France accuse en permanence l'Angleterre d'être un espion à notre solde! C'est le monde à l'envers. Les relations franco-anglaises se sont beaucoup arrangées aussi, surtout après avoir été alliés dans deux guerres successives, si, des alliés! Je vous imagine lisant ces informations!

En ce qui concerne nos relations avec la France, elles ne sont pas excellentes en tout point. Figurez-vous, votre Altesse, que votre pays est gouverné par un général, il se nomme Charles De Gaulle, il est doté d'un fort caractère et d'un franc parler inégalable qui a le don de m'agacer! Il veut à tout prix éloigner l'influence américaine de la France et affirmer la puissance de sa chère patrie dans tous les domaines, ce qui ne sera pas pour vous déplaire! Je suis venu en France il y a deux ans et je dois bien avouer que l'accueil a été chaleureux bien qu'aucun accord n'ait été trouvé avec De Gaulle! Je dois reconnaître au fond que j'admire cet homme, ma femme a lu ses Mémoires, c'est quelqu'un de très intéressant et je me suis enrichi à son contact. Nos deux pays sont liés dans une alliance militaire, la France reste un allié indéfectible, elle a été présente lors de deux crises que nous avons subies dernièrement. Bien que nous ne soyons pas souvent d'accord, la France s'est rangée derrière nous, prête à combattre, comme à votre époque.

Vous me parlez de commerce, certainement parce que vous venez de signer un traité avec les États-Unis? Je dois vous dire qu'au XXe siècle, la situation de nos deux pays a beaucoup évolué. Maintenant la France appartient à une communauté Européenne dont elle est le moteur avec l'Allemagne (ce pays ne vous dit rien, j'en suis sûr, mais c'est l'union de plusieurs provinces germaniques). Je ne pense pas que cela vous parlera beaucoup alors je vais m'arrêter là, sachez seulement que les États-Unis traitent maintenant avec cette Europe qui ne cesse de prospérer, elle s'échine à supprimer toutes ses entraves, ce qui la place au premier rang des échanges mondiaux. J'espère simplement qu'un jour l'Angleterre dont nous parlions, pourra rejoindre cette «Europe».

Sire, ce fut un plaisir de converser avec vous, j'espère que nous pourrons échanger de nouveau quand vous le souhaitez.

Mes respects, votre Altesse,

John F. Kennedy, President of the United States of America

Monsieur le Président,

Je suis heureux d'apprendre que le peuple américain s'est choisi un président catholique et je vous en félicite. Vous montrez bien là que vous n'avez point renié les nobles idéaux de votre Constitution quant à la liberté de culte. Je le déplore donc d'autant plus que, sur ce point, la révolution française est loin d'être aussi heureuse. Songez que les prêtres français en sont aujourd'hui parfois réduits à trouver refuge en Angleterre, quand on sait comment les catholiques y étaient traités il y a quelques années encore, c'est un comble! Aussi, je ne m'étonne guère que les Français aient eu à changer de constitution à plusieurs reprises, j'avais moi-même souligné les inconséquences de celle que l'on m'a présentée.

Je ne m'étonne point non plus de vos bonnes relations avec l'Angleterre qui sont, en quelque sorte, dans l'ordre naturel des choses. J'ose dire que nous les avions même prévues et que cette perspective a hâté notre engagement à vos côtés.

J'avoue que je n'entends malheureusement point votre plaisanterie sur les moutons. Pour ma part, je connais ceux de Panurge mais quant à la reine, je doute fort qu'elle ait jamais lu Rabelais. Mais peut-être pensiez-vous aux mérinos de Rambouillet, en ce cas, c'est bien moi qui me suis préoccupé de moutons.

Un correspondant de Dialogus m'a déjà entretenu de ce général de Gaulle, je suis ravi d'en apprendre plus par vous-même et de savoir qu'il s'efforce tout de même de préserver des relations cordiales entre nos deux nations.

En vérité, le traité de commerce est désormais fort lointain pour moi et je me trouve en bien mauvaise posture puisque je suis emprisonné à Paris dans l'attente de mon jugement. Il y a toute apparence que des factieux anglais auront tiré profit des troubles qui se sont manifestés en France pour précipiter ma chute. Je n'en accuse nullement le roi George, dont je dois plutôt louer la probité, mais ce pays compte nombre d'ennemis résolus de la France. Aussi, je vous écrivais en espérant que vos propos me confirmeraient le bien fondé sur le long terme de l'alliance que nos deux nations ont conclue et qu'il en est résulté des bénéfices pour elles deux. Ce que vous me rapportez me rassure sur ce point et m'est une sorte de consolation.

Je vous remercie donc, Monsieur le Président, et vous assure de toute ma considération.

Louis