Magali 
écrit à

   


Frida Kahlo

   


Je peins comme je respire!

 

Chère Frieda,


Vous auriez l'âge de ma grand-mère maternelle... C'est la gorge serrée que je vous adresse cette lettre porteuse de beaucoup d'admiration sur votre sincérité dans votre travail; bravo pour votre œuvre et votre savoir être!

Je peins depuis maintenant dix-huit ans environ. J’ai trente-quatre ans et ma peinture m'a sauvée dans les moments les plus difficiles de ma vie: chagrins d'amour, perte de proches... La mort d'un proche, c'est comme perdre un membre!

Je vous ai découverte à travers un film retraçant votre vie; j'étais à Paris et lorsque je suis sortie du cinéma, j'étais comme troublée par une sorte d'identification, une forme de dédoublement de la personnalité, et remplie de questions. Sur la femme et l'artiste! Sur le corps et l'esprit! Sur cette grande difficulté d'être une femme qui se doit d'avoir la force d'un cheval et la grâce d'une jolie dame! Sur la liberté sexuelle et sur le désir d'enfant! Sur l'immobilité et la souffrance! Enfin, des sujets que vous connaissez forcément!

J'aurais tellement aimé être votre amie dans une autre vie, peut être à travers la force de l'âme et l'amour qui existait encore à votre époque. Aujourd'hui les choses sont différentes, on nous sature la tête d'images et le respect, la passion n'existe plus! Enfin, on court… On court après quoi? Les vraies personnalités se font rares; je suis même obligée de vous écrire à travers cette machine infernale qui contrôle tous nos sentiments, nos émotions.

Merci, Frieda, de m'avoir peut être lue et de me laisser espérer que peut être un jour mon œuvre sera diffusée au nom des femmes artistes peintres!

Et si vous aviez eu un enfant? Auriez vous «accouché» d'une si belle œuvre?

Affectueusement,

Magali


Holà Magali!

Je te demande de pardonner mon insolence. Prendre un tel retard dans ma correspondance est impardonnable, mais j'ai eu la tête pleine de cauchemars, et la vie toujours pleine de cabosses. Aujourd'hui, par exemple, Diego a fait tomber une sculpture en papier mâché que je voulais absolument placer en sécurité depuis des semaines. Ce n'est certes pas très grave ni très important mais cela prouve bien qu'à force de reporter les choses au lendemain, elles peuvent empirer et le chagrin s'accroître.

J'applaudis ta sensibilité et ta franchise, tu parles comme un sage! Ah, je te vois bien être mon amie! Toi, moi et la délicieuse Rubinstein! J'aurais aimé t'offrir un perroquet. Tu aimes les perroquets? Je joins à cette lettre une plume de mon plus beau bébé. Tu sais, accoucher, c'est un acte douloureux et digne. Je l'ai déjà fait. Seule et en sang. Et rien n'a été plus pénible. De toute ma vie.

J'embrasse le papier. Reviens vite! Montre-moi tes œuvres!

VIVA LA NATURALEZA

Frida


Magali

Chère Frida,

Je suis si heureuse d'avoir une réponse à ce courrier que j'ai rédigé à ton attention ce jour où finalement tout semble possible! En effet, tu as raison, à force de reporter les choses au lendemain, on ne peut que les empirer et laisser le chagrin s'accroître.

Pardonne mon manque de délicatesse face à des moments de ta vie si difficiles parfois; je ressens, par contre, que ton amour pour Diego est énorme et les jolies couleurs du perroquet sont si vivantes que j'accepte avec beaucoup d'honneur cette plume que tu m'offres en symbole de l'amitié que nous aurions pu connaître, j'en suis certaine.

La vérité semble si rare, et ma franchise ne m'aide pas toujours à être diplomate, mais la sincérité me permet par contre de vivre des instants plus forts et plus passionnants. Grâce à ton courrier, je vais mettre un élan supplémentaire dans mes peintures, et les mouvements les plus purs voleront vers toi, Frida.

Que partages-tu avec Rubinstein? J'aimerais savoir qui te connaît le mieux.

En attendant de tes nouvelles, je t'embrasse tendrement, madame Fridouchka!

Magali


Holà Niña!

Je suis bien heureuse que tu aies pris le temps de m'écrire et de me répondre. La constance se fait rare de nos jours et les gens n'accordent plus trop de crédit à la correspondance. Cela me rappelle ce que l'on a retrouvé dans le piano d'Erik Satie à sa mort. Tu connais cet artiste?

C'est fantastique que la plume te plaise! Elle est si chatoyante, si douce, mais unique. Comme moi! Être sincère, c'est la chose la plus facile à faire dans la vie. Alors, ne te pose jamais la question de savoir si tu dois l'être ou non.

Helena Rubinstein est mon amie. Elle est dans le monde des cosmétiques, tu sais, et elle est très talentueuse. Ses produits sont miraculeux, mais ils ne soignent pas les peines de cœur. Et puis, personne ne me connait aussi bien que moi même. Ou... peut-être la casa azul. Mais c'est sans doute mieux ainsi.

Force et passion! Ainsi que tu le dis!

BESOS y vida y BESOS!

Carmen Kahlo


Chère Carmen,

Vous êtes la cousine de Frida. Merci beaucoup de répondre à mon courrier; je suis très touchée et si les gens n'accordent plus d'intérêt pour les petits bonheurs, moi, j'essaie chaque jour d'être fidèle à mes états d'âmes. La sincérité est un trait de ma personnalité.

Je sais que l'on a retrouvé dans le piano d'Erik Satie des correspondances. Sa maison est à Honfleur dans ma région. Oui, je connais cet artiste. Mais, son oeuvre me fascine beaucoup moins que celle de Frida, si vraie et si douloureuse!

Je ne pensais pas que Rubinstein, c'était Hélena Rubinstein, si célèbre dans ses produits qui nous rendent encore jolies aujourd'ui! C'est vrai que les murs de la casa azul gardent bien des secrets appartenant à
Frida et Diego. Cette démarche est-elle spirituelle? Intime? Dans quel but emmurer des photos et souvenirs  personnels? Pour qu'il ne meurent jamais? Je connais quelqu'un qui fait çà depuis 1908, et c'est un instinct naturel de prendre soin d'un jardin intérieur.

Connaissez-vous Christina Burrus?

Mon plus grand respect pour vous, Carmen et grande Frida!

À bientôt,

Magali