Cher Louis et citoyen,
Je reviens sur le sujet que j'avais déjà évoqué
avec toi: la peine de mort.
J'ai bien analysé la réponse que tu m'as
adressée dans un précédent courrier. Malgré toute l'estime que je te porte, je
ne suis pas convaincu par tes arguments.
Nos braves soldats, eux aussi
«tuent» pour défendre la République, m'as-tu écrit, comme à Valmy ou à Jemmapes,
etc... Comme toi, je pense en effet qu'ils ont bien raison. Merci à eux. Mais à
mon sens, ce n'est pas la même chose que de traîner un homme sans défense à
l'échafaud. Tu es bien placé pour le savoir.
Pourquoi ne pas chercher à
convertir, par une éducation appropriée, les récalcitrants aux idées
républicaines plutôt que de les tuer?
Je sais que la tâche eût été
immense, et que la Convention n'en avait peut-être pas les moyens matériels. De
plus, la République était aux abois, en grand danger de survie, ce qui explique,
sinon excuse, les méthodes un peu trop expéditives à mon goût de sa «justice»
révolutionnaire.
Mais alors, il existe une autre solution: l'internement!
Pourquoi forcément la mort?
Robespierre n'était-il pas lui aussi, à ses
débuts, quand il a commencé sa carrière d'avocat, contre la peine de
mort?
Pourquoi ce revirement qui contredit de façon terrible la vertueuse
prise de position qu'il avait eue en premier?
Je sais que vous avez œuvré
avec acharnement pour instituer la République, si chère à mon cœur, et que vous
avez fait ce que vous avez pu, vous les Montagnard de la Convention. Je sais
aussi qu'il est plus facile de critiquer que d'agir. Vous avez fait un travail
immense et je vous en suis très reconnaissant. Je ne sais pas si j'aurais eu le
courage et la force d'en faire autant à votre place.
C'est pourquoi je ne
vous juge pas, au contraire je vous adresse toute mon admiration et mes
remerciements.
Cependant, je regrette toutes ces vies humaines
tragiquement perdues, cruellement assassinées, dans un camp comme dans l'autre,
à la guerre comme dans les condamnations et les exécutions.
Mais vous
n'aviez pas tellement le choix d'agir autrement.
Je vous pardonne, à vous
et aux autres.
Salut et fraternité.
Le citoyen Maurice
Citoyen Maurice,
Ne fais pas de moi un monstre
ni un imbécile. J’entends aussi bien que toi que la mort sur
l’échafaud et la mort sur un champ de bataille ne sont pas de
même nature. Cependant, cela ne changeait rien pour ta
première question «Tuer un homme pour défendre une
idée?» Il t’a été donné la
réponse que tu connais, valable pour les soldats ennemis qui se
font tuer, comme pour leurs alliés à l’intérieur
que l’on extermine selon le même principe puisqu’ils servent la
même cause.
Il ne s’agit donc point de
«récalcitrants aux idées
républicaines» que l’on pourrait essayer de
«rééduquer» suivant ton expression, à
condition certes qu’une telle correction soit possible (ce dont je
doute fort pour ma part), et que l’on pourrait à défaut
bannir en temps de paix. Il s’agit de criminels qui lèvent les
armes contre la République, de traîtres qui mettent la
Patrie en danger de mort, de rebelles qui osent faire la guerre au
souverain; par ce fait ils se mettent hors de la cité et sont
traités comme les ennemis en état de guerre.
Quant à ta proposition de
les incarcérer, tu sais certes qu’un nombre d’arrestations a déjà eu lieu depuis
le début de la guerre, et la source de ces détentions n’est autre que la
sécurité publique. La République ne se dissimule pas le danger que porte en elle
la situation dans les prisons et elle a voté les décrets prévoyant un moyen de
mettre en liberté les patriotes et laisser les suspects en détention jusqu’à la
paix. Mais tu comprendras qu’il ne peut être question de joindre aux détenus au
titre de suspects ceux qui sont des contre-révolutionnaires et rebelles avérés,
la folie en est évidente.
Sur quoi, il ne s’agissait nullement de
gagner ton pardon, mais de faire triompher la République et de vaincre l’ennemi.
On a vaincu.
La liberté ou la mort!
Louis Antoine Saint-Just
