| Gaëlle Joubert | ||
| Aux armes citoyennes | ||
| Cher ami Citoyen, Citoyenne Gaëlle, Tes lettres me sont bien parvenues, la première comme la seconde, en temps voulu. Je te crois être un bon et sincère patriote, et c’est ce qui avait peut-être retenu alors ma plume de te donner une réponse qui ne te plaira point, je le crains. Ma réponse ne devrait point te plaire en effet, vu que tu reprends complaisamment les insinuations d’une aventurière (car la nommée de Gouges n’est guère autre chose, citoyenne, et tu le sais), pour ne pas dire femme de mauvaise vie. Or, c’est une erreur de la suivre: ses libelles ont peut-être de la verve, mais certainement pas beaucoup de sagesse ni de véracité. Est-il juste de dire que la Révolution a dénié aux femmes les droits sacrés de l’humanité: la vie, la liberté, l’égalité, la résistance à l’oppression? Non, sans doute, mais ce n’est pas de ces droits dont tu parles, bien sûr. Tu t’étonnes pourquoi «cela n'ait été plus loin», donc, pourquoi ces droits naturels et imprescriptibles n’ont pas été retranscrits en droits politiques. La réponse est assez simple: parce que cela n’a point été réclamé. Il serait juste de te rappeler, ou t’expliquer peut-être, une chose. Quand tu demandes pour les femmes le droit d’élire et d’être élues, tu penses que les écrits de la nommée de Gouges expriment les vœux de toutes les Françaises. Rien n’est plus loin de la vérité. Soyons francs: ce ne sont guère les revendications des citoyennes françaises, ce n’est point comme ça que nos femmes entendent exercer leur souveraineté. Tu nous reproches «d’avoir éloigné les femmes de la politique», mais tu ne conçois pas, je vois, qu’elles-mêmes puissent y participer différemment de tes idées sans se croire «éloignées». Tu as prêté ton oreille à une seule voix sans te soucier de toutes les autres. Dès le début de la révolution, la principale exigence des femmes (comme des hommes) était des armes! Et nos citoyennes se sont armées pour faire entendre la volonté du peuple –la leur!- aux tyrans et aux traîtres dans toutes les journées révolutionnaires. Elles n’hésitent pas non plus à venir l’exprimer à la barre de l’Assemblée nationale. C’est ainsi qu’elles font de la politique, et c’est ainsi qu’elles entendent le faire. Combien sont celles qui souhaiteraient pour elles le droit de vote? Un nombre infime, si jamais il y en a. Aussi, devrions-nous imposer ce droit non réclamé et cet exigeant devoir (car c’en est un aussi) à toutes les bonnes citoyennes, juste pour faire plaisir aux deux ou trois exaltées ou intrigantes royalistes? Je ne le pense pas. Ne perds pas de vue autre chose non plus: seul peut exprimer sa volonté celui qui est libre, donc qui n’est pas dominé par une volonté étrangère. Or, mille us et coutumes, relevant des temps de la tyrannie, asservissent la femme, souvent ignorante et analphabète, à son mari. Quelle valeur aurait alors sa voix si ce n’est de faire écho à son maître, ou pire encore, aux préjugés et aux fanatiques? Nous avons accepté à contrecœur d’ajourner la constitution pour sauver la république; nous n’avons pas non plus à balancer maintenant son salut pour satisfaire quelques vains sophismes. Les travaux sur le nouveau code des lois ne sont pas encore achevés, et les institutions qui sauraient régénérer les mœurs de la cité, nous manquent. Or, les droits politiques des femmes, si jamais ils devaient venir, ne viendraient qu’après leur émancipation sociale. Mais crois-moi, même dans l’avenir tu ne verras pas beaucoup de citoyennes s’exposer dans les assemblées, car la nature ne les a guère faites pour cela. Salut et fraternité, Citoyenne, Saint-Just |
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