Retour en page d'accueil de Dialogus

M. Madeleine
écrit à

Inspecteur Javert


Sujet


   

Inspecteur,  ou Javert

Javert semble mieux indiqué pour ce message où il ne sera pas question d'affaires de loi. Je m'excuse, Monsieur, de ne pas vous entretenir de votre devoir, de toutes ces choses aussi rigides et froides que vous, que vous semblez prioriser sur tout le reste. Non, Javert, si aujourd'hui je prends mon courage à deux mains, c'est pour vous parler d'affaires de cœur.

Vous devez grimacer. Je vous connais, sûrement mieux que vous ne le pensez. Ces choses-là vous répugnent. J'en suis navré, car je souhaiterais plus que tout voir vos traits austères relâchés par un sourire. Vous souriez si peu. Mais je me perds, et ma plume aussi. Les mots qui suivront ne seront sans doute pas ceux que vous attendez. Peut-être même vous seront-ils encore pires. Je ne suis pas à vous écrire pour des ragots sentimentaux. Je dois vous exprimer mes sentiments, Javert.

Je suis un être désespéré. J'ai toujours vécu dans l'ignorance de l'amour. Mais à force de vous côtoyer tous les jours, de sentir le vent que soulève votre large manteau en balayant les rues, d'apprendre à reconnaître vos yeux, vos traits rudes et vos immenses favoris, je me suis rendu compte que ce n'était pas que l'intimidation qui faisait battre mon cœur à en rompre.

Vous me rendez fou, Javert. Il y a quelques jours à peine, vous m'avez frôlé en me croisant en ville; ce n'était qu'un bruissement d'étoffe et un bref contact de votre matraque, mais j'ai bien cru défaillir. Votre court salut d'excuses n'a pas amélioré les choses. J'étais mortifié, embarrassé, passionné.

Je suis votre prisonnier, Inspecteur. Faites de moi ce que vous voudrez. Vous savez sans doute désormais que vous avez vous-même commis un crime terrible: vous avez volé mon cœur.

Avec tout l'amour que je vous porte,

M. Madeleine


M. Madeleine, puisque c'est votre surnom,

Vous avez raison; je grimace. Puisque, premièrement, vous empiétez sur «ces choses que je privilégie sur le reste» par ce que j'appellerais une plaisanterie. Puisque, deuxièmement, vous usurpez l'identité de l'honorable maire de Montreuil-sur-Mer, haut fonctionnaire qui a mieux à faire que d'écrire des déclarations d'amour, et qui a d'ailleurs l'habitude de s'adresser à ses agents, dont je fais partie, par d'autres moyens.

Mais parce que vous semblez apprécier les longs manteaux et les matraques, et puis, qu'il paraît que les inspecteurs sont quelquefois de nature à renseigner, je peux vous informer que vous trouverez d'aussi beaux manteaux portés par les officiers de la Garde Nationale.

Je ne doute pas qu'ils se feront un plaisir de vous rendre visite. Néanmoins, si vous voulez bien continuer cette correspondance en abandonnant votre faux nom, ou simplement interrompre votre humour, j'aviserai la Garde de rester à ses quartiers. Restons bons amis, et restons honnêtes hommes.

Javert, inspecteur de première classe

************************Fin de
        page************************