Spiritisme, musique
       
       
         
         

vladgoff@hotmail.com

      Bonjour!

Je suis un modeste admirateur de votre oeuvre, vous ayant découvert il y a un an, avec Les Misérables. J'attendais avec impatience votre arrivée sur Dialogus; pouvez-vous répondre à mes questions? Tout d'abord, croyez-vous réellement aux tables tournantes? J'ai récemment lu un article qui démentait votre réputation de mélophobe, étiez-vous vraiment un grand amateur de musique? Ou au contraire, trouviez-vous cet art inférieur?

Merci, et au plaisir de vous réécrire.

Vlad

 

       
         

Victor Hugo

      Mon cher,

Tout d'abord je tiens à m'excuser du temps écoulé depuis votre lettre. Ma réponse est tardive, et je me dois d'avouer ma lenteur. Je n'ai que l'excuse d'affaires pressantes à vous donner, mais croyez en ma bonne foi. On exige de moi beaucoup de travail, aussi ai-je pris du retard sur mes obligations épistolaires. Seul le travail bien fait peut fournir l'argent nécessaire à une famille! Je réponds donc à vos questions:

Ma passion pour les tables tournantes a été fulgurante. J'ai quelque peu délaissé mon travail pour ces séances qui m'apportaient l'exaltation de l'âme et de l'esprit; ma réalité tournait autour des paroles de Napoléon, André Chénier, Jésus-Christ, et même de ma fille, Léopoldine... Juliette me le reprochant beaucoup, disait que nous «pêchions les poissons morts que les Esprits de l'autre monde attachent à nos lignes». Qui sait si elle touchait à la vérité? Aujourd'hui de telles séances n'existent plus, nous avons tout cessé. Mon amie Delphine de Girardin n'est plus parmi nous, elle qui incarnait la «blanche magicienne de l'au-delà». Moi par contre je n'ai jamais eu aucun fluide; je n'aboutissais qu'à ABAX et ABACADARA, c'est-à-dire TABLE et ABRACADABRA. J'ai conservé par écrit les comptes-rendus de nos séances, ne pouvant me résoudre à les oublier. C'est une expérience à la fois dévorante et sublime, bouleversante et dangereuse...

Quant à la musique, sachez que je n'ai jamais considéré cet art comme inférieur: autour de moi je n'ai que musique! Juliette chante en s'accompagnant au piano, ainsi que ma fille et ma femme Adèle. Moi-même j'ai pris jadis des cours de solfège, et même écrit une partition pour une de mes oeuvres. Mon amie Louise Bertin insista beaucoup pour adapter l'un de mes romans en opéra, et donna le jour à «Esmeralda».

Ce que l'on ne peut dire, et ce que l'on ne peut taire, la musique l'exprime... Le «Choeur des Chasseurs» de Weber est pour moi l'une des plus belles choses au monde, et je me sens plus fasciné par Gluck et son «Armide» que par Mozart. Un de mes amis musicien venait souvent jouer chez moi du Beethoven; peut-être le connaissez-vous? Il se nomme Franz Liszt. Beethoven est pour moi l'âme de l'Allemagne, et le plus grand compositeur allemand. La musique est le Verbe de l'Allemagne! «La Marseillaise», que j'aime tant pour sa fierté et sa liberté, n'atteint pas le sublime «Patria» de Beethoven. Si vous ouvrez certaines éditions des «Châtiments» vous y trouverez un poème que j'ai adapté à sa partition.

Je me dois d'arrêter ici ces confidences, et retourner dans mon cabinet de travail; en espérant que ma réponse vous aura amplement éclairé sur ma personne.

Je vous salue de mon exil,

Victor Hugo