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Henri IV

     
   

Margot, Marie et mignons

    Respects votre majesté.

Sachez tout d'abord que je n'utilise envers vous cette formule que parce que je considère que vous êtes, de ceux que je connais, le roi le plus cool de l'Histoire. Les autres monarques attirant la plupart du temps ma haine plus qu'autre chose.

J'ai quelques questions à vous poser:

Avez-vous eu connaissance des oeuvres que Patrick Cothias (Les 7 vies de l'Épervier, Nostre Henric…) a écrites à votre sujet? Qu'en pensez-vous?

N'avez-vous pas vous-même quelquefois usé des mignons comme il le prétend?

Comment était Margot? Et Marie de Médicis?

En votre coeur, demeurez-vous protestant?

Qu'espérez-vous pour la France de demain? Que pensez-vous de nos États démocratiques et laïcs?

Bien à vous depuis les colonies délaissées du Canada,

Julien Fecteau Robertson



Paris, le Louvre 1610

Pour répondre sur les oeuvres dudit Patrick Cothias, sachez que je n'en ai point connaissance. Est-il imprimeur à Paris? L'idée d'avoir eu recours aux «mignons» ferait de moi un damné sodomite ce qui va à l'encontre de mon rang, celui de Roy de France. Je suis profondément chrétien et n'en déplaise à mes dénigreurs, je respecte certaines valeurs envers Dieu et la Sainte Église.

Cet ouvrage devra être soumis à l'index j'en ferai rapport au duc d'Épernon et je fouetterai ce Patrick Cothias pour diffamation! Les seuls garçons dont vous faites référence, ne sont que des camarades d'adolescence avec lesquels l'on s'adonnait à des activités physiques tel que la chasse et les combats de lutte, rien à ma connaissance pour éveiller mes plaisirs charnels!

La reine Margot, tout comme moi, fut emportée par le torrent des guerres religieuses et nous nous mariâmes en 1574. Ce mariage malheureux a été l'oeuvre de Catherine de Médicis qui espérait de trouver un compromis dans la lutte du pouvoir entre les partisans catholiques et les huguenots. L'union ne fut qu'à peine consommée, d'autant plus que Margot était stérile. Cependant, elle est intelligente et avisée. Sans elle, je ne serais pas ici en train de vous écrire. Son action fut particulièrement cruciale lors de la sinistre Saint-Barthélemy et elle me guida à plusieurs reprises afin de déjouer les complots qui se tramaient contre ma personne. Lorsqu’elle n'est point à Usson, la reine Margot vient nous rendre visite à Saint Germain. Elle est de bonne humeur avec la reine Marie et se prête volontiers à jouer avec les enfants.

Vous savez, bien des gens veulent savoir ce que je pense de la reine Marie. Eh bien sachez que la reine Marie ne parle point le français et qu'elle est avant tout Italienne. Je lui reproche d'ailleurs son faste et les excès de sa race au point que je dois convaincre mon ministre Sully d'octroyer des fonds supplémentaires afin de satisfaire ses caprices florentins. D'ailleurs, elle insiste auprès de ma personne de recevoir des personnalités italiennes particulièrement étranges telles que Eleonora Galigaï que je qualifie de femme la plus laide du Royaume et son mari le sans scrupule Concino Concini qui démontre une influence de plus en plus croissante auprès de la Reine.

En mon coeur je suis profondément chrétien, je crois en Dieu le tout-puissant. Ce Dieu m'a donné la mission de faire de la France un royaume prospère. Je crois que protestants et catholiques peuvent vivre en harmonie et nous devons, ensemble, construire ce pays par une amélioration des rendements agricoles afin de nourrir notre peuple.

Nous devons pour le futur de la France explorer de nouveaux horizons et faire de notre pays un empire colonial qui nous permettrait de soutirer les immenses richesses du Nouveau Monde. Quelque part dans les Amériques, un certain Sieur de Champlain aurait trouvé un passage pour se rendre jusqu'à Cathay et à Chipango! Imaginez tous les droits de passage que l'on y pourrait percevoir, une sorte de taxe qui manifestement ferait de la France un des pays les plus riches d'Europe.

Mes respects

Votre Roy Henry



Encore mes respects,

Il y a quelques questions auxquelles vous n'avez malheureusement pas répondu dans votre missive dont je vous remercie au passage.

Vous ne m'avez pas donné votre avis sur nos sociétés, si tant est que vous en sachiez quelque chose, mais bon, qui connaît l'heure de sa mort doit bien savoir un peu ce qui se passera dans les prochains siècles.

Vous devez savoir entre autres que vos exaltantes expéditions en terre de Canada se solderont, au XVIIIe siècle, par une reprise de l'essentiel du nord-continent par les Anglais.

Rassurez-vous au sujet de ce Cothias: ses bandes-dessinées (art en vogue aux XXe et XXIe siècles) sont excellentes et le portrait qu'il dresse de vous est plus qu'élogieux, même s'il souligne votre amour pour les plaisirs de la chair par ce joli pastiche «Paris vaut bien une fesse».

Toujours votre serviteur,

Julien Fecteau Robertson



Paris, après le 14 mai 1610.

Cher ami,

Ne faisant plus partie de ce monde mais veillant à protéger mon si bon peuple, j'ai pu observer au fil des siècles des changements pour le moins surprenant.

Il va s'en dire que du côté de la France, j'ai pu observer la continuité de ma politique lorsque Louis XIV a réussi à «enfermer» et à contrôler la vieille noblesse dans le majestueux château de Versailles. De ce fait, la monarchie de droit divin allait régner jusqu'en 1789.

La Révolution française fut engendrée par des penseurs contestataires de l'Ancien Régime. Lesdits penseurs tels que Rousseau, Voltaire ou Montesquieu ont avivé les esprits et ont malheureusement renversé la monarchie française.

J'ai su que ma tombe fut profanée comme celle de mes ancêtres! Je sais que mon peuple a été berné dans cette période que l'on considère comme l'une des plus brillantes de l'histoire de France! Louis XVI a été guillotiné et remplacé par un comité de Salut Public tout aussi, sinon plus tyrannique, qu'un roi de mon époque. Vous savez la suite, le peuple a dû composer avec la période tumultueuse de Napoléon, qui ne se comportait pas comme un monarque mais bel et bien comme un empereur!

Ma déception fut grande d'apprendre que le Royaume est devenu une République malgré les efforts d'y vouloir perpétuer la Restauration pendant le XIXe siècle. Cependant, je suis fort heureux que la nation ait pu enfin se débarrasser des envahisseurs espagnols. On m'a dit que c'est un Bourbon qui occupe le trône dans le pays d'Outre-Pyrénée, j'en suis fort heureux!

Pour ce qui est la colonisation de la Nouvelle-France, sachez que j'y voyais d'un bon oeil cette aventure pour le moins porteuse d'espoir. J'ai su que le roi Louis XIV après avoir révoqué l'Édit de Nantes décida par décret de peupler la colonie qu'avec de «bons» Catholiques. Cette décision fut néfaste au développement de la Nouvelle France. Nous étions toujours aux prises avec des conflits religieux pendant le XVIIe siècle et nous aurions pu faire comme nos cousins anglais. C'est à dire envoyer des Protestants afin de créer une plus grande vague d'immigration. Le résultat fut que nous étions numériquement plus faibles en population par rapport aux colonies anglaises.

L'autre facteur expliquant l'«échec» de la colonie fut sans contexte l'«obsession» à vouloir défendre les frontières naturelles de la France. La politique extérieure du royaume était avant tout une politique continentale. Le «classicisme» coïncida avec le rayonnement de la culture française dans toutes les monarchies européennes au détriment d'une vision coloniale et expansionniste.

Pour conclure, il est tout de même étonnant de constater que les débats de mon époque sont tout aussi présents et actuels. Il ne suffit que de parler de la propagation de l'Islam dans nos sociétés chrétiennes, la venue des Turcs en Europe, la place de la religion dans nos écoles, le débat opposant les Catholiques orthodoxes et les Catholiques réformateurs. Nous pouvons citer également les mouvements contre la lutte à la pauvreté et l'aide aux plus défavorisés. Ce furent des sujets dont nous discutions avec mon conseil ministériel de l'époque. Vos sociétés diffèrent par la forme mais le fond demeure inchangé.

Mes respects

Votre Roy Henry