Lucile
écrit à

Héphaïstion
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Très cher Héphaïstion, Lucille, amie d'Athéna gardienne des mots sages, Si tu savais les souvenirs que ravivent en moi tes mots si justement placés! Tu décris avec une folle exactitude des souvenirs enfouis, tapis. Secrets. Comme j'aurais voulu que certaines saisons ne se terminent jamais! Hermès s’est montré très capricieux avec les missives de mes chers correspondants ces derniers mois. Mais sache que tes papyrus dorés sont bel et bien entre mes mains à présent et que tes prières n’ont pas été vaines. Je me sens mieux. Je me sens magnanime, tant et si bien que j’ai fait mander dix moutons pour mes hommes les plus proches, ce matin. De ta part, un repas fort bien mérité. Ils chantaient Lucille! C’est ton ardeur et tes mots, que moi j’admire. Tu me redonnes courage et passion, comme peu savent le faire. J’aurais voulu serrer tes frêles poignets et baisers tes joues roses. Ton Seigneur et Ami peut à présent se lever, se tenir debout et guider ses compagnons plus avant. A présent, c’est sûr, L’Enfer a oublié mon nom! Je n’ai jamais souffert de cet amour que je Lui voue et qui m’a nourri. J’ai parfois souffert de ses doutes, de son manque de confiance en lui et de sa volonté de tout détruire pour mieux reconstruire. Je n’ai jamais souffert de son courroux ou de son indifférence. Je ne me suis pas oublié. J’ai aussi vécu pour moi, ma famille et mes amis. Je ne suis pas aussi pudique qu’on le dit, mais ma candeur d’alors m’a certainement attiré bien des troubles. Il y a toujours une fumée de complot qui règne. La jalousie insuffle cela aux gens les moins méritants. Il faut vivre avec et passer au travers. Il n’y a aucune solitude de mon côté, je sais me satisfaire de l’ombre de mon autre. Je pourrais te parler de ma stature, de la couleur des mes yeux, de la complexité de mon corps, je pourrais compter mes cicatrices pour toi, mais je préfère que tu m’imagines comme tu le souhaites, comme tu aimerais que je sois. À tes côtés, croquant ensemble dans quelque fruit mielleux. Pardonne mille fois mon retard et ma maladresse, mon amie. Je prie pour toi, et ta sagesse. Hφαιστίων Mon très cher Héphaïstion, ami aimé, Pardonne-moi de ne t'avoir répondu que ce soir, de t'avoir fait attendre. Les jours passés, je suis allée voir l'océan et je n'y avais emporté que mon cœur, mon regard et mes murmures; mais nul moyen d'écrire! Pourtant, je ne cessai de penser à toi quand, face à l'immensité et aux langueurs océanes, face au fracas des vagues et aux blanches gerbes d'écume, je laissai mon âme vagabonder, s'envoler… Le sel et les embruns qui m’enivraient comme autant de coupes et de flacons se paraient alors de la douceur du miel et de l'azur, de l'amitié, et les mouettes ne se contentaient plus de tournoyer sans but, elles semblaient me former un blanc diadème de leurs ailes d'albâtre… Je relis ta missive et mon cœur se serre. Pleure. Saigne. Souffre de te savoir happé par la peur, le vide, par ces immensités vertigineuses, ténébreuses qui oppressent. J'ai mal de ton mal et de ce sang qui tache ta tunique, j'ai mal de ta douleur, j'ai peur de ta peur. Et la blessure la plus cruelle a les traits de la crainte de ne pas trouver les mots pour te soulager, pour te rendre à la vie et à l'espoir. Je voudrais tant être auprès de toi, te tenir la main, te serrer dans mes bras, t'insuffler un peu de lumière! Je tremperais un linge dans l'eau fraîche et parfumée pour panser tes blessures et ton front brûlant, et s'il ne pleuvait pas, et si il n'y avait pas d'eau, je deviendrais ondine pour la faire jaillir; mes larmes se feraient rivières. Mais je ne suis pas là. Je ne peux que prier et t'écrire, te dire les mots qui soulagent, t'envoyer tout l'amour et toute la force que je possède, tout le courage que je pourrai trouver. Oh! Héphaïstion, puisses-tu échapper à tes tourments, à cette peur lancinante! La peur, l'angoisse; ces turpitudes-là me rendent parfois visite et même si ma vie n'est pas la tienne, même si je n'ai pas le courage et le destin d'un stratège tel que toi, même si je n'affronte ni la mort ni la guerre, même si je ne suis rien face à un être de ton envergure, je crois pouvoir deviner le vide qui t'envahit à leur approche. Ce vide qui donne le vertige, la fièvre. Cette sensation d'être soudain pris dans un étau, d'étouffer, de suffoquer. Cette chape de plomb qui se pose sur le cœur. Cette vague puissante qui happe et qui noie. Ces poignards qui immobilisent et cette solitude immense, ces cris que l'on n'ose pas pousser. Cet état qui saigne l'envie de vivre et qui nimbe tout de cette lassitude que l'on trouve chez ceux qui ont déjà trop vécu. Parfois, tout cela s'insinue en moi comme un poison, un venin pernicieux, et me laisse exsangue et triste. Je crois que nous avons tous nos peurs: le fait de ne pas être aimé, la mort, la guerre… Peut-être nos craintes sont-elles différentes, Héphaïstion, mais peut-être sommes-nous frère et sœur, dans la manière dont nous prend la douleur! Je t'en prie, ami, lutte contre ce mal pernicieux, garde la foi en l'avenir, en la vie. Lutte contre ces tourments intérieurs, cette peur qui te paralyse, contre cette blessure qui souille ta tunique de ton propre sang. Pense à la pluie que tu n'as pas encore entendue chanter à nouveau, pense au prochain printemps et ses fruits, ses fleurs qui le pareront et que tu cueilleras, pense aux aurores qui incendient les cieux. Il y a un lac, là… Le vois-tu? L'aube est là et t'offre cette première vision du lac, nimbé dans l'or du jour naissant. Ce paysage de nulle part et pourtant si réel est noyé dans l'harmonie, la sérénité! Prends ma main et asseyons-nous sur le rivage planté d'herbes douces qui s'en va mourir aux pieds des roseaux qui bruissent sous l'imperceptible souffle du vent. Écoute cet oiseau qui fait chanter la première lueur diaphane, presque irréelle, du matin. Dans le lacis des arbres, une lueur cristalline, un jour neuf nait dans le frémissement de l'aurore. C'est beau, n'est ce pas? Pense à la beauté de cette aurore, pense à toutes les beautés du monde, cela te redonnera du courage. Pense à ton Amour qui a tant besoin que tu vives. Pense à tes hommes qui croient en toi, qui ont en toi cette confiance immense et justifiée -car tu es un grand stratège. Pense à moi aussi. Je sais que c'est bien présomptueux de ma part, mais si la peur et l'angoisse te tourmentent tant, si tu en perds le gout de vivre et si toi-même, tu te laisses happer, que deviendrais-je? Il n'est pas encore temps que les ténèbres t'arrachent à nous tous, à moi! Je serais bien trop malheureuse, une ombre parmi les vivants, une âme esseulée et triste! Je t'en prie, Héphaïstion, lutte contre cette peur qui t'étrangle, garde courage, garde la foi! Tout ce que je possède d'amour, de foi, de courage, tout est pour toi. Et je prie. Je prie pour que cette lettre te trouve en vie, serein. Je prie pour la victoire de tes hommes. Je prie pour te lire bientôt. Mais surtout, c'est pour toi qu'humblement mais ardemment j'adresse ma supplique aux étoiles et au soleil, à la lune et à l'azur. Tu me parles de l'«Illiade»: je l'ai lue, je l'ai aimée. J'ai frémi à la lecture de ces combats, de ces destinées; j'ai souffert des souffrances des héros et j'ai ri à leurs victoires! Mais je crois que c'est un récit qui s'écoute plus qu'il ne se lit -comme c'est le cas ici. Raconte-moi encore tandis que nous flânons, raconte-moi, puis ce sera à mon tour de te conter une histoire qui t'emportera! Je vais à présent laisser ma plume, envoyer cette lettre et prier pour toi. Mon cœur cependant ne te quitte pas, Héphaïstion; il bat non loin du tien. Tendrement, Ta Lucile |