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Cher Héphaïstion,
Comme beaucoup de personnes de mon époque, j'ai découvert ton existence
passée dans un film sur Alexandre.
Le film n'a pas fait un franc succès. J’ai quant à moi bien aimé, mais
il est vrai que je regrette que tu ne sois pas plus connu! Quoi qu'il en
soit, je me suis assez renseignée sur toi, et ton arrivée sur Dialogus
est quelque chose dont je suis ravie! Tu es un personnage de l'Histoire
que j'admire et respecte énormément! Il y a donc quelques questions que
j'aimerais te poser, ou du moins te demander de me dire quelques mots
sur ton enfance: des anecdotes, des choses qui t'ont touché! Pas de
guerre, ni de stratégie... pas de grandes gloires non plus à me
raconter! Désolée...
Je te dis donc à très bientôt.
Diane
Skirophorion, le quatrième jour du cycle athénien.
Diane de France,
Je tente de faire preuve de célérité malgré mes obligations. Il est
compliqué, tu en conviendras je suppose, de raconter tout ce qui m'est
arrivé jusqu'à ce jour, surtout quand il est question de guerre, car
c'est là l'essence de ma furie, ce à quoi je dévoue mon temps et mes
pensées.
Il n'est pas chose agréable que d'ôter une lance souillée du cadavre de
son ennemi, mais j'avoue faire cela de façon si naturelle à présent que
ce pourrait devenir plus écoeurant encore.
La mise en scène de l'oeuvre dont tu me parles me semble bien étrange;
j'ai vraiment du mal à me représenter ce dont il s'agit. Ptolémée
connaît bien Alexandre; il est donc naturel qu'il puisse prétendre au
rôle de conteur. J'espère que ce spectacle est fidèle à nos existences:
grandir avec lui pour ensuite devenir son plus fidèle général et son
amant. N'étais-je pas dès lors son amant avant de devenir son général?
Les noces d'Alexandre avec Roxane, oui. Il y en a eu d'autres avant,
mais en même temps il y eut les miennes! En font-ils figure dans ton
film?
Il n'est pas question d'amour entre Roxane, d'autres femmes, Alexandre
et moi. Je ne cherche rien de ces personnes et ne comprends que trop peu
le dédain qui les anime: perfidie et insatisfaction probablement. Je
n'aime pas lorsque je ne connais pas, je suis neutre. Et bien que Roxane
soit la soeur de mon épouse, elle ne me donne pas envie de lui laisser
partager ma couche, et ses trop grands et avides yeux noirs ne me
donnent aucune autre envie, si ce n'est d'enfoncer mes doigts dans sa
chair pour en ressortir ce coeur d'albâtre qui l'habite.
Il est vrai que j'ai des talents dont Alexandre ne dispose pas. Et s'il
excelle à la course et au saut, je dois avouer qu'à la lutte, il ne m'a
battu que très rarement.
Je suis comblé d'avoir rassasié ta curiosité, Diane. Aie une pensée
fugace pour moi lorsque tes yeux se poseront sur les écrits d'Homère à
nouveau. Que les dieux se souviennent de ton nom.
Hêphaistíôn Amyntaros, Chiliarque et Général d'Alexandre III de
Macédoine.
Cher Héphaïstion,
J'ai été ravie de pouvoir lire une réponse aussi vite et aussi longue!
Tu as l'air d'être une personne remarquable, c'est quelque chose qui me
contente énormément!
Tu me poses des questions sur ce film; soit, je vais y répondre en étant
le plus clair et le plus précis possible.
Dans cette mise en scène de votre histoire, on peut voir la vie
d'Alexandre le Grand, narrée par Ptolémée: sa jeunesse et la tienne, les
cours d'Aristote, les entraînements aux combats... puis lorsqu'il a
grandi, on y voit sa mère qui est un personnage très énigmatique, ainsi
que son père... On vous voit grandir ensemble, lui devenir roi, toi
général, son plus fidèle général, et son amant.
On voit Alexandre se marier avec une certaine Roxane, que j'admets ne
pas aimer énormément (il semble que tu ne l'aimes pas non plus!),
réaliser de grandes conquêtes... C'est fabuleux de voir cela ! Mais il y
a une fin, la tienne d'abord. Tu meurs de la fièvre typhoïde (Alexandre
croit que c'est Roxane qui t'a empoisonné), et lui, je ne sais plus
trop. En tout cas, il est fou de chagrin après ta mort.
Pour ce qui est des comédiens, je ne sais si je dois te dire les noms,
tu ne sauras pas vraiment à quoi ils feraient allusion. Tout ce que je
peux t'affirmer, c'est que Alexandre est joué par un homme assez beau,
et fort. Il joue bien, qui plus est, et est fort connu! Quant à l'acteur
qui te représente, il n'est pas relativement connu, mais il a un talent
incroyable, et une beauté qui l'est tout autant (c'est d'ailleurs cela
qui m'a fait connaître le film!). C'est en cela que j'ai commencé à
manifester de l'intérêt pour toi!
Alors ainsi, tu aimes le théâtre... eh bien! c'est pareil, sauf que les
films se font dans des endroits réels, sans scène. Des décors et des
costumes sont créés pour retracer l'époque.
Je te remercie pour m'avoir raconté ton histoire, je crains pourtant
qu'à cause de ma demande, tu n'aies pas pu tout me dire! Si jamais il te
vient des conquêtes, des guerres à me raconter, n'aie crainte,
j'aspirerai tout autant à les écouter maintenant que j'en sais plus sûr
toi!
J'ai quand même quelques autres questions à te poser:
Dans le film, on dit que tu étais le seul à réussir à battre Alexandre
au combat, est-ce vrai? Détestais-tu Roxane? (ou ne la connais-tu pas
encore?) Et voici une question assez difficile à poser, dans la façon de
la mettre en forme. Comment est ta relation avec Alexandre? Elle me
paraît assez compliquée en réalité! Enfin, réponds-moi comme tu voudras!
Ta lettre a su combler ma curiosité, mais je serai encore ravie d'en
recevoir d'autres. Tu es mon «modèle historique» si je puis dire, et
Alexandre, celui de ma meilleure amie! Et sache que nous sommes toutes
deux fascinées également par la guerre de Troie! Homère nous enchante
d'une façon qui nous fait rêver! Nous ne sommes pas Achille, ni
Patrocle, mais d'autres personnages féminins... et votre façon de rendre
hommage à ces héros me fait penser à la nôtre.
Voilà, il est temps que je te laisse, mais j'espère de toi une prochaine
lettre! Discuter avec toi est une chose que j'attendais avec impatience!
À bientôt,
Diane
Skirophorion, le troisième jour du cycle athénien.
Tu es la seconde personne à me parler de mise en scène à mon sujet, la
première personne me parlait de cinéma et toi de film; je n'arrive
vraiment pas à saisir, mais j'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'une
sorte de théâtre, ce que j'aime beaucoup comme divertissement.
Que s'est-il dit à notre propos dans ce projet? Comment était Alexandre?
Et moi? Étais-je représenté par un grand comédien? J'aimerais vraiment
en savoir plus sur ces pratiques.
Lorsque j'en ai parlé à mon Seigneur il y a peu, cela l'a amusé; il n'a
pas saisi tout le sens de la chose mais, étant donné que je ne dispose
que de très peu d'informations, je n'ai pu expliquer plus en détail.
Mon enfance? Des anecdotes? Pas de guerre ni de stratégie. De la
romance..., des lyres et du doux vin.
Soit. Je suis né il y a de cela cent vingt saisons dans les douces
plaines de Pella, en Macédoine, avec quelques mois d'avance sur mon
Seigneur. Mon père, Amyntas, était un des compagnons de Philippe, ce qui
m'a donné la chance de toujours être en contact avec mon Seigneur,
depuis ma plus tendre enfance. J'ai donc grandi avec lui alors qu'il
n'était qu'un prince fougueux et insouciant, et que je portais en mon
sein un pragmatisme déployé.
Puis nous avons grandi ensemble et avons suivi les enseignements
d'Aristote, grand homme et philosophe avec qui je corresponds toujours,
d'ailleurs.
Je me suis toujours avéré être meilleur en logistique, politique et
diplomatie que dans le domaine de la tactique militaire, mais j'ai de
bonnes facultés d'adaptation; ainsi, je me suis vite accoutumé au poste
que m'a confié Alexandre aussitôt que ses pouvoirs lui eurent permis de
m'allouer quelque grade. Mais je dois éviter de mentionner mon rôle
militaire, cela va être très compliqué étant donné que cela représente
la majeure partie de ma vie et de ma carrière.
En tant que jeune être, j'effectuais quelques travaux pour le roi, mon
père ou mes maîtres, tout ce qui pouvait nécessiter de l'intellect. J'ai
ensuite passé bien des rites et bien des épreuves qui m'ont conduit à
faire ce que j'exerce à ce jour.
J'étais tout d'abord sômatophylaque, puis le plus fidèle conseiller
d'Alexandre avant de changer de statut.
J’ai toujours affirmé que je n'ai pas été favorisé, même si beaucoup de
gens pensent le contraire. J'ai des valeurs et des capacités, je ne suis
pas arrivé là pour mes doigts fins ou mes techniques de lutte.
J'ai des anecdotes. Certaines sont futiles, d'autres plus importantes.
Il y a eu ce premier baiser qu'il m'a donné, un jour de célébration,
dans notre jeunesse, pour me remercier d'avoir réajusté son costume et
refait son lacet. Même si cela est pratique courante chez nous, c'était
notre première démonstration de reconnaissance et j'en garde un souvenir
ému.
Autre fait marquant de notre histoire fut le voyage jusqu'en Perse pour
nous rendre aux ruines de l'ancienne cité de Troie, où avaient siégé nos
ancêtres et nos héros. Là, nous nous sommes adonnés à une sorte de
pèlerinage méthodique et respectueux, avec de très intimes
reconstitutions.
Il était Achille et j'étais son Patrocle, c'est toujours resté et il lui
prend parfois de m'appeler comme ça. Encore.
Homère a toujours été un de nos auteurs favoris et même si Philippe
réprouvait ses vers, nous les adorions plus encore, en secret sous les
flammes de cire. Il y a ensuite eu les grandes batailles.
Tout s'est très vite enchaîné. Alexandre n'aurait jamais pensé aller si
loin lui-même. Encore aujourd'hui, lorsqu'il est face à ses
responsabilités, il se demande comment tout conjuguer. Je l'épaule parce
que mes fonctions m'ordonnent de rester le plus possible auprès de lui,
ne serait-ce que pour des raisons politiques; étant son second, je ne
peux apprendre mon rôle dans les édits, je dois vivre dans son ombre et
avoir les reins assez solides.
Les batailles furent éprouvantes au début, mais c'est réellement avec
celle d'Issos que je me suis démarqué Petit détail à ce sujet: j'ai dis
une phrase ce jour-là que mes comparses ont mal interprétée, sauf
Alexandre qui, lui, comprenait bien pourquoi je disais quelque chose
d'équivalent à «Au revoir» après avoir reçu de lui ses instructions et
que je quittais la tente au moment où les autres arrivaient pour
recevoir les leurs. Comme si j'étais quelqu'un d'aussi effronté! J'avais
eu toute la nuit pour vérifier mes tactiques et autres plans avec lui,
personnellement. Ce que la médisance peut conduire à faire parfois est
incroyable. Nous avons remporté cette bataille et tout ce qui était avec
lorsque Darius, feu roi des Perses a fui, laissant sujets et famille.
Ce fut très éprouvant et des mois de convalescence furent nécessaires
pour certains. Il y a là une anecdote qui veut que la mère de Darius, en
venant à la rencontre d'Alexandre et moi, s'adressât à moi en premier,
me prenant pour son Roi. Lorsque je l'eus corrigée, elle tomba au sol
implorant la vie. Alors Alexandre, miséricordieux, s'est approché, lui
expliqua que j'étais son semblable, un Alexandre moi aussi, et qu'elle
n'avait pas à se soucier de m'avoir confondu avec lui. À cet instant,
lorsque sa paume s'est posée sur mon épaule, il m'a semblé que mon coeur
loupait un battement. C'est après cette grande bataille que je fus nommé
second général, le premier étant Alexandre lui-même.
J'ai tant d'autres choses à expliquer, mais cela concerne le domaine
militaire, et tu m'a demandé, douce Diane, de mentionner le moins
possible ce genre de point. Mon premier grand commandement fut de
diriger la flotte d'Alexandre avec les bateaux perses remis à neuf,
jusqu'en Tyr. J'ai ensuite dû réapprovisionner l'armée avec cette même
flotte; ma personne était devenue si importante que des aristocrates de
Démosthène sont venus jusqu'à moi pour quérir l'attention d'Alexandre.
Je n'en eus cure.
Il nécessitait depuis Athènes le soutien d'Alexandre uniquement parce
qu’il avait peur de la prise de contrôle qu'il effectuait peu à peu sur
le monde.
Vint ensuite le périple jusqu'en Égypte, où nous fûmes tous accueillis à
bras ouverts par ce magnifique peuple.
Ensuite eut lieu la bataille gigantesque de Gaugamèle, où chacun s'est
impliqué du mieux possible et où j'ai dû une fois de plus démontrer mes
talents. Et là, même si mes petits dons de stratège ne furent que trop
peu mis en application, je me suis battu comme rarement je l’ai fait.
Par tous les dieux j'ai tant à dire, mais cela ne t'intéressera pas, car
il y a bien trop de notions guerrières. À vrai dire, ma main s'est
emportée sur les explications, et je crois m'être fourvoyé. Je t'envoie
tout de même ce courrier qui, je l'espère, saura combler ta curiosité.
Si tu as d'autres questions, je suis prêt à te répondre du mieux que je
le puis.
Qu'Athéna te guide sur les traces de la sagesse et du savoir.
Hêphaistíôn Amyntaros, Chiliarque et Général d'Alexandre III de
Macédoine. |