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Noble Héphaïstion,
Je t'écris plus de deux mille ans après que tu aies
vécu, mais encore aujourd'hui ton histoire et celle d'Alexandre le Grand
fascinent toujours autant les êtres humains. J'ai moi-même énormément d'estime
et d'admiration pour toi, peut-être même plus que je n'en ai pour
Alexandre.
Je suis très émue de pouvoir t'écrire, grand Héphaïstion, et
les questions se bousculent dans ma tête. Mes interrogations pourront être
gênantes et personnelles, c'est pourquoi je comprendrais que tu n'y répondes
pas, mais j'aspire seulement à te comprendre mieux.
Si tu étais l'amant
d'Alexandre comme on le raconte aujourd'hui, comment as-tu vécu son mariage avec
Roxane, as-tu eu le coeur brisé? L'as-tu pris comme une trahison? Ou simplement
pensais-tu qu'il était de son devoir d'avoir un héritier? Et d'ailleurs
Alexandre était-il amoureux de cette barbare?
Étais-tu pour Alexandre ce
que Patrocle fut pour Achille?
Si votre histoire d'amour ressemble à
celle que l'on raconte à mon époque, alors je la trouve infiniment belle et
j'aimerais vivre un jour une passion telle que la vôtre. J'aimerais également
savoir si tes yeux sont aussi beaux qu'il n'y paraît? Et ceux d'Alexandre
sont-ils de ce noir profond et envoûtant que l'on m'a décrit?
J'aurais
aimé pouvoir vivre à votre époque, car aujourd'hui le monde est corrompu par
l'argent et la soif de pouvoir de certaines personnes qui les poussent à
commettre les pires atrocités. Il l'est aussi par une Église bien pensante qui
fait certainement plus de mal que de bien, mais ce n'est bien sûr que mon humble
avis et c'est pourquoi j'aurais aimé prier vos dieux. Et d'ailleurs, toi, quel
dieu adores-tu le plus?
Aujourd'hui les amours entre personnes du même
sexe sont tabous, et les homosexuels sont bien souvent discriminés et parfois
victimes d'agressions physiques et cela même si des gens se battent pour que les
choses changent.
Le monde a énormément changé en deux mille ans, par
exemple l'esclavage n'existe plus et les humains quelles que soient leur couleur
de peau et leurs origines, sont égaux, du moins c'est ce qu'on essaye de faire
puisque le racisme est malheureusement encore très présent.
En 2007 d'où je
t'écris, les femmes aspirent aux mêmes droits que les hommes; étant moi-même une
jeune fille je suis évidemment pour. Elles reçoivent, dans les pays développés,
le même niveau d'instruction que les hommes et peuvent prétendre aux mêmes
emplois que ces derniers, mais encore une fois les injustices restent très
présentes et je pense qu'elles le seront toujours bien après ma mort.
Les
hommes n'ont plus beaucoup de respect pour leur Terre et la saccage en toute
connaissance de cause. Bon nombre de crimes horribles ont été commis par la
seule bêtise humaine et souvent pour la folie et la stupidité d'un ou de
quelques hommes. Bien sûr je ne juge que par mes jeunes yeux et l'innocence qui
est encore présente en moi et peut-être que je me trompe et que nombreux sont
ceux qui ne sont point de mon avis.
Peut-être serais-tu, à mon époque,
aussi perdu que je le suis. J'espère qu'en ton temps, tu es heureux, c'est en
tout cas tout le bien que je te souhaite.
Mais Alexandre aurait été
heureux de voir ce qu'on appelle l'Union Européenne, lui qui rêvait tant d'unir
les peuples. Cette union est celle de vingt-sept pays qui s'entraident du mieux
qu'ils peuvent, qui ont des lois en commun et entre lesquels on peut voyager
librement.
Je vis dans un pays qui fait partie de cette Europe, la
France.
Pour en revenir à toi, que penses-tu du rêve d'Alexandre, y as-tu
cru ou l'as-tu suivi par dévotion, par fidélité ou par amour?
Aujourd'hui
ce qu'a pu faire Alexandre n'est plus mais il reste dans les esprits des hommes
l'une des plus grandes figures de l'Histoire, il est encore adulé et admiré, ce
qu'il sera sûrement ravi d'apprendre. Ton nom, le sien et celui de ses plus
proches hommes brilleront encore longtemps et en ce point vous avez
gagné.
Pardonne-moi pour les fautes qui se trouvent peut-être dans cette
lettre, je m'excuse également si ma façon d'écrire n'est pas claire pour toi ou
si j'ai pu d'une quelconque manière te manquer de respect.
Je t'embrasse,
bel Héphaïstion.
Avec toute mon admiration et même ma
tendresse,
Cloé, 13 ans, passionnée d'histoire
Tendre Cloé, passionnée d'histoire, coeur empli d'amour et de passion,
Ta
noble lettre rejoint toutes celles que j'ai reçues jusqu'à présent de part sa
sagesse et sa gentillesse. Je te remercie pour cela.
Je ne vois aucune
objection à résoudre les énigmes qui jalonnent ta soif de connaissance car si
c'est bien moi qu'elles concernent qui d'autre pourrait répondre?
Amant.
Cette notion revient toujours. Bien Cleitos a dit un jour que j'étais sa vraie
femme mais que, comme l'autre, je ne pourrais jamais lui donner d'héritier,
qu'il me garde alors en son sein et fasse exécuter l'autre pour poursuivre son
désir de changement. Ah, tout le monde en a ri je te l'assure, mais finalement
c'est peut-être ce qui en résulte.
Roxanne est une princesse, le sais-tu?
Quelqu'un qui ne supporte pas d'être délaissé, et qu'il faut sans cesse rassurer
et entretenir. Elle est d'une beauté céleste, mais elle ne comprend pas mes
camarades ni même son propre époux. Lorsqu'il a fait organiser les noces
grandioses à Suse, alors je me disais que c'était une bonne idée, mais le voir
revenir dans ma couche plus d'une nuit avant les batailles qui suivirent, alors
je me résignais à croire que j'étais le seul. Toi qui sais tout, est-ce le cas?
Je n'ai eu le coeur brisé que par le mal qu'elle lui causait, retardant sa joie
d'être père, lui répétant sans cesse qu'il ne devrait plus jamais partir de
Babylone sous peine de mourir et encore beaucoup d'autres choses glorieuses. Il
aimait sa beauté, sûrement comme il aimait la mienne, au début, puis il a
compris qu'un teint secret n'était pas la clé de la connaissance et que mes
cuisses aussi étaient somptueuses.
Roxanne n'a jamais été son Patrocle.
Moi en revanche, que dire? Alexandre aime mes yeux, je les apprécie aussi, alors
que ma mère voulait les dévorer d'amour. Les siens comme les miens sont clairs,
les siens plutôt ambre, les miens couleur d'eau.
Ton monde semble bien
chaotique et je suis bien heureux de ne plus en être, même si je rate tous ces
gens qui semblent m'aimer, comme toi. J'aime chacun des Dieux, mais l'amour et
Son vin me sont des plus précieux.
L'esclave n'existe plus? Que font vos
généraux des prisonniers de guerre alors? Il les violent et les tuent comme
certains barbares? Nous ne faisons pas d'esclaves tant que ça, certaines femmes
que nous marions ou quelques homme forts que nous faisons enrôler dans l'armée.
Ton peuple semble démuni de sagesse et d'intelligence. Je ne comprends pas,
comment peuvent-ils souiller à ce point ce qui leur est prêté?
J'en ai
parlé à Alexandre de ta France. Nous connaissons beaucoup de pays, mais aucun ne
porte ce nom là ici, Est-ce au nord? À l'est? Avant Rome ou après? Tant de
questions... Il est séduit par ton idée d'union, et ne fait qu'en parler,
j'aurais du me taire, mais je suis volubile avec lui.
Suivre les rêves
des autres est quelque chose qui paraît bien étrange, mais le général a suivi
son roi par loyauté, Héphaïstion a suivi Alexandre, son ami, pour l'aider dans
cette noble quête et moi, j'ai suivi mon sang, mon coeur, cet amour. J'y crois
encore à son rêve.
Que son empire n'est plus, ça je me suis bien gardé de
le lui dire contrairement à sa gloire intemporelle dont tu m'as fait part. Alors
oui
comme tu le dis, nous avons gagné.
Sois rassurée je ne suis pas
rancunier, de plus je n'ai vu aucune faute ou manque de respect.
Puissent
les Dieux te confier des pieds légers et une connaissance infinie.
Par
Athéna, Aphrodite et Dyonisos.
Aime et sois-le en retour.
Tu es
embrassée tout autant.
Hêphaistíôn Amyntaros, Chiliarque et Général
d'Alexandre III de Macédoine
Cher Héphaïstion,
Je suis très heureuse d'avoir reçu une réponse aussi
rapide, et je suis également comblée par les explications que tu m'as
données.
Merci d'avoir éclairé ma lanterne avec autant de gentillesse, j'en
suis touchée. Je pense beaucoup à tout ce que tu m'as confié et c'est au final
assez proche de ce que j'imaginais.
Concernant les amours d'Alexandre, je
me rappelle avoir vu, dans le film qu'on a fait sur ton roi, un jeune esclave
perse qui semblait proche de lui, son nom était Bagoas. Pourrais-tu m'en dire
plus à son sujet?
À propos de Roxane, j'avoue ne pas l'aimer beaucoup et
j'aurais préféré qu'Alexandre n'eût pas besoin d'elle.
À propos de mon
monde, je n'ai parlé que de ses aspects négatifs mais on y trouve également des
bonnes choses comme à toute époque. Certains hommes semblent évoluer vers la
bonté et la paix tandis que d'autres, comme je te l'ai dit, évoluent vers la
stupidité et la corruption.
Il faut que tu saches, Héphaïstion, que les
guerres ne ressemblent plus à ce que tu as connu. On ne se bat plus d’homme à
homme, au corps à corps pendant les batailles. Les guerres se font dans les airs
à coup de bombardements (comme cela doit te paraître étrange...) ou bien par des
attentats qui tuent les civils innocents et qui n'ont rien à avoir avec cette
guerre. Les face-à-face n'ont plus réellement lieu, nos guerres sont froides,
c’est-à-dire politiques et économiques, des guerres d’usure. On ne se bat plus
vraiment pour des terres mais pour des idées. Il n'y a donc pas beaucoup de
prisonniers de guerre d'où l'absence de nécessité d'avoir des
esclaves.
La France est le pays que l'on appelait il y a bien longtemps
la Gaule, avec bien sûr quelques différences au niveau des territoires. Je suis
ravie de savoir que ce dont je t'ai fait part enchante ainsi
Alexandre.
Je vous embrasse à nouveau lui et toi.
Que les dieux
vous protègent.
Cloé
Noble Cloé,
Je suis heureux d'apprendre que ma missive est arrivée à
destination, dès lors je t'en envoie une autre en guise de réponse, cela pourra
asseoir, je l'espère, ma réputation de grand penseur
épistolaire.
Quelqu'un m'a récemment écrit à ce sujet, pour savoir ce que
je pensais de Bagoas.
Et comme je l'ai dit, c'est un mignon, c'était
celui de Darius, le roi des rois qui plus est, mais il réchauffe parfois la
couche de qui lui donne la plus jolie oeillade.
Je te l'assure, il sait
diffuser cette huile exquise dans tes appartements avant ton bain, pour
t'amadouer, et il sait aussi s'enduire de cet onguent qu'ils disent
aphrodisiaque, eux les Perses.
Sa beauté n'est pas si grande, et l'amour
qu'Alexandre lui porte, sans plus de conviction, je le crains.
Roxane en
revanche, que tu nommes également, est une femme libre mais plaisante, il ne
faut pas ôter de son esprit qu'elle a gravi les marches de la royauté presque
seule, parce que née sous une très bonne étoile. En tant que princesse elle ne
tolère à son égard aucun autre comportement qu'on puisse lui porter. Penses-y si
tu dois lui écrire, comme à moi.
La corruption est très répandue ici
aussi, je suppose qu'en tant que fléau de ce monde, elle sera là encore très
longtemps.
Je suis abasourdi de lire tout cela sur tes guerres. Je ne
serais peut-être pas aussi bon général avec ces flèches de feu dont vous me
parlez tous, et ces hommes qui se battent sans être sur le même
terrain.
La Gaule? Non cela ne me dit toujours rien, je sais qu'il y a
d'immenses territoires après Rome, mais difficile pour moi qui suis déjà en
Inde, d'en déterminer les patronymes. Excuse-m'en.
Nous t'embrassons tous
deux, de même en te souhaitant une longue et paisible existence, sans les
tourments qui nous occupent.
Qu'Athéna, déesse de toutes les sagesses,
veille sur toi, douce Cloé aux pieds ailés.
Hêphaistíôn Amyntaros,
Chiliarque et Général d'Alexandre III de Macédoine.
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