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Mirabilis Héphaïstion...
Pardon pour la familiarité, mais je ne sais
point écrire.
Tu ressembles à celui que j'aime, mais je n'incline pas la
tête sur le côté lorsque je suis plus concentré ou amoureux...
Je te
saurais gré de me parler de ton homme, pardon de ton dieu.
Le mien aussi
aime la conquête, il est généreux, il a de l'empathie pour les êtres, il est
anxieux et s'emporte comme un enfant: j'aime l'entendre en pleurant quand il dit
que je lui manque.
Nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Cependant,
nos routes se sont séparées...
J'aimerais tant, admirable Héphaïstion,
que tu me parles de celui qui t'a rejoint finalement: dis mon son odeur. Ne sois
pas timide et dis-moi son goût. Demande à Éros qu'il te souffle les gestes de
vos étreintes. Je me rends compte que j'ai écrit comme je suis: j'espère ne
t'avoir point choqué. Prends tout ton temps pour me répondre: pour
l'exceptionnel, j'ai tout mon temps...
Reçois d'ici, l'admirable campagne
avec la mer tout au fond, la merveilleuse sensation de la journée qui s'éveille
vers Nikaia.
Je termine, en pleurant, la lecture de vos missives,
Alexandre le Persan, médecin valeureux: quel plaisir de lire cet amour qui se
construit tout comme les pierres romaines que je restaure dans la propriété
d'une amie. Hier, en les transportant, à la main pour ne pas les heurter, je
pensais à ces rocs qui ont ton âge et que je déplaçais dans le temps,
délicatement, je te l'assure.
Mais ce n'est pas vers Alexandre le Persan
que je suis attiré...
Mon cher Philipe,
Par le nom que tu portes,
puisses-tu ne pas être un de ces esprits tourmenteurs, car tu ne saurais lire ce
que je sais. Je ne sais qui incline la tête comme tu le dis, dans ce cas.
Est-ce moi? Lorsque je suis concentré, et que je n'arrive plus à penser
correctement je demande à un médecin de changer mes bandages. Ainsi la
souffrance passée, tout redevient clair. Te parler de mon homme-dieu? Je puis
le faire, comme je l'ai fait à toutes ces personnes qui m'ont écrit avant
toi. Que dire de lui qui soit inconnu? Car les non-dits justement sont peut
être faits pour le rester, qu'il s'agisse de la chaleur d'une tente, de creux de
reins, de tactiques offensives ou de traîtrises grotesques. Je suis touché de
ces confessions que tu m'adresses, j'admire toujours le coeur des hommes
lorsqu'ils s'expriment au-delà de la cuirasse, au-delà des
faux-semblants. Dans l'absolu, l'émulation, et le grandiose. Les yeux, se
noyant les uns dans les autres. Les paumes tièdes et franches. Voici ce
qu'Alexandre fait lorsqu'il vient à me parler. Tu ne me choques pas mon ami,
tu es respectueux et parles comme un sage. Aphrodite a du te porter de
nombreuses fois en son sein. Tu sais que quelque part tu peux lire ces missives,
sur cet éther que je ne saurais imaginer.
J'ai aimé quelque peu cet
Alexandre qui est venu à moi. Il m'a serré contre lui, mais n'était-ce pas un
de ces charmes que les drogues procurent ? Je reste mourant, cher Philippe,
et je dois aller mieux puisque je n'ai plus de visites tendres et aimantes de
cet Alexandre. Sûrement un défi des dieux pour savoir si j'allais, au moment
de mon passage, ruiner mes chances de gagner les Champs. C'est mal
m'estimer. Saches qu'il n'était pas perse, mais que son amour perdu l'était,
lui. Tu déplaces des rocs qui ont mon âge? J'ai là trente-trois hivers...
dont quinze étés -ou si peu en plus- de guerres. Pauvres pierres. Je suis
curieux de savoir ce qu'il t'arrive, alors? Quel est ce motif qui te pousse à
m'écrire? Es-tu toi aussi contrarié par l'avis des gens qui repoussent les
femmes ou les hommes à s'aimer entre eux ?
Tu as su me trouver, lis
bien. Je t'envoie ce que tu cherches, et bien plus encore. Ces quelques
mèches restent encoures vivaces bien que coupées, pierres déchues de la couronne
qu'est mon pauvre crâne. De l'amour il en faut, et du courage encore
plus.
Mais je n'ai pas peur. Reste tout aussi sage, mon gentil Philippe,
et écris-moi encore, avant que je ne puisse plus profiter de ces élans
d'allégresse. Si tu trouves mon petit médecin dans ton monde, dis-lui bien
que je pense à lui. Je dirais tout le bien que je pense de lui à Thanatos,
mon ami sois-en assuré. Tu restes le plus humble des
seconds. Tien, Héphaistion Amyntaros.
Au plus grand des seconds.
En effet, je ne sais quel «titre» te
donner.
J'ai lu dans les différentes missives «tendre ou bel»
Héphaïstion.
Ce n'est pas assez ou trop peu...
J'ai lu la lettre
de «iste» Philippe, mon homonyme: hélas, qu'il honore mal le prénom qu'il
porte!
Les lettres de ton petit médecin me font encore pleurer de
bonheur.
Par quel biais reçois-tu nos missives? Je sais que mes questions
sont futiles mais leur nature me rapproche de toi. Je sais que Thanatos
t'attend. Dis-lui qu'Éros sera vainqueur... Il y en a qui disent encore à notre
époque l'amour est bien plus fort que tout. D'autres qui chantent «je veux y
croire encore». Mais ceux-là sont bousculés et il est devenu impossible voire
subversif de rêver en regardant les étoiles dans ce monde-là.
Hier soir,
dans la nuit, étendu sur le sol, j'ai regardé la lune pleine monter au
firmament. En voyant ses étoiles, c'est vers vous, mes chers disparus, que j'ai
voulu m'envoler... Je suis bien impudent, éternel second, de vouloir te serrer
dans mes bras: sois gentil avec moi et ne repousse pas celui qui te trouve et ne
te cherche pas.
Cher Héphaïstion, (j'ose cette familiarité),
Elle estompe l'éther, me
rapproche de toi.
Si tu étais virtuel, tu ne répondrais pas.
Et je sens la
honte de n'avoir pas cru en toi.
S'il te plait, poursuivons sur ce que tu
m'apprends déjà.
J'espère ne point te tourmenter avec mes chimères... Il est,
ici bas, de bons Philippes comme de mauvais. Il semble que je fasse partie de la
première catégorie car tu dis qu'Aphrodite m'a regardé: elle ne l'aurait pas
fait si elle m'avait trouvé mauvais...
Là où je suis, j'ai trop peu appris de
vous: je confonds un peu vos dieux avec ceux des civilisations qui vous ont
suivies.
Pardonne mes erreurs si je cite de noms que tu ne connais pas.
Imagine l'infini qui vient après toi: c'est dans ce vertige de temps que je suis
placé... deux mille trois cent trente et une années après toi. Ainsi, les
pierres que je porte et taillées par les tiens ont sensiblement cet
âge.
C'est bien ton homme-Dieu qui incline la tête: nous conservons vos
portraits et vos statues dans d'énormes pinacothèques que nous appelons musées.
Je peux ainsi voir, dans la ville où j'habite, le buste d'Alexandre réalisé en
porphyre rouge. Je tressaille à l'idée qu'elle est peut-être chez toi. On
remarque que la tête est légèrement inclinée vers l'épaule gauche à la suite
d'un rétrécissement congénital des muscles du cou. J'ai imaginé, dans ma scène,
lorsqu'il te regarde dormir: l'inclinaison s'accentue plus fort vers toi, déjà
en entretien avec Morphée, puis offert, puis vaincu...
Le soleil s'élève
et tout dort encore autour de moi: d'après ton calendrier nous sommes en
Hécatombaïon: cela a-t-il un rapport avec Hécate? Je vais le vérifier avec mon
dictionnaire... De même je vais vérifier si tu as connu le dénommé Plutarque qui
écrit: «Son corps et son haleine sentaient si bon qu'il parfumait les habits
qu'il portait»
Je sais qu'Alexandre ne fut pas perse.
Le petit médecin
dont je parle, lui est perse. Vous avez conversé et il est de la même ère que
moi: il connaît ta maladie et parle dans son rapport de fièvre typhoïde. Je ne
le connais que par l'entremise de vos lettres.
Nous avons, chez nous, des
portraits, un peu comme vos mosaïques mais dont les particules sont infiniment
plus petites... J'en possède de toi, d'Alexandre, de Philippe, son père et de sa
mère Olympias... Je garde près de moi celle de mon ami dieu: celui qui règne
plus sur mon esprit que sur mon corps.
J'aimerais tant que tu me parles
encore de celui dont tu dis «J'ai aimé quelque peu cet Alexandre qui est venu à
moi.»
On dit qu'il a hurlé pendant trois jours après ton départ. Mais j'en ai
trop dit: la maison s'éveille et je vais devoir te quitter: je sais si mal le
faire...
Je pense à vous deux quand j'entends les paroles d'une chanson:
«Il sentait bon le sable chaud... ses yeux baignés de lumière.»
Demain je
quitte cette région magique qui vous aurait enchantés: je retourne à la ville
qui borde les eaux, puis dans ma capitale ou je séjournerai quelques jours avant
de retourner vers celui qui règne sur mon âme.
Merci de ta patience: je
veux y voir un signe de courage et d'amitié.
Sois, en tous lieux, assuré
de la mienne.
Ma tante m'appelait Philippe le rebelle...
Ceux que j'admire, de par leur sagesse ou leur grandeur, se permettent la
familiarité avec laquelle tu m'abordes. Je la tolère, et je suis mourant mon
ami, qu'aurais-je encore à haïr ceux qui se disent mes ennemis?
Je n'ai plus
la force de relever les manques de respect. Je souligne toujours lorsque cela
m'atteint, en revanche.
Tu devrais croire, en effet, car je réponds
toujours, même si mes bains me prennent parfois des heures, je me dois
d'apporter des réponses, n'est-ce pas?
Poursuivons si tu le
souhaites.
Tu ne me tourmentes pas, cher Philippe.
Je suppose qu'il doit
aussi y avoir de bons et de mauvais Héphaïstion dans ton monde.
Je ne saurais
dire, si j'étais ton contemporain, à quelle catégorie je pourrais prétendre
appartenir. Le sais-tu?
J'essaie de bien m'imaginer: deux mille trois cent
trente et un... Par tout l'Olympe, je n'avais jamais réalisé. Et nos noms sont
encore en vos seins?
Nous avons sûrement réussi alors.
J'ai moi-même
un buste d'Alexandre dans ma chambre, comme il a un buste de moi dans la sienne.
Je ne sais plus s'il l'a brisé de colère ou non. Pardonne-moi.
Il a été
écrit par des mignons qu'il me regardait souvent dormir en touchant mes boucles,
il y a des années, il ne le fait plus vraiment. Quelques chauds baisers sur les
paumes et les lèvres sont ma seule salvation dans cet état qu'est le mien. Je ne
sens même plus la fraîcheur des oranges que l'on presse à même mon
gosier.
Oui, nous sommes bien dans le courant d'Hécatombaion. Et c'est
bel et bien le mois de la douce et cruelle.
Le dernier jour de ce mois nous
lui avons fais de nombreuses offrandes, et son courroux s'est même quelque peu
apaisé sur moi en ce jour.
Je ne connais pas ce Plutarque que tu cites.
Excuse-m’en.
Mais de qui parlait t-il lorsqu'il abordait l'histoire des
vêtements?
Mon petit médecin n'est pas perse, comme tu le dis. Je le
sais, et ce que je t'ai dit dans ma dernière missive, il savait s'exprimer en
Persan mais c'était son Amour qui l'était.
Tu souhaites que je te parle de
L'Alexandre de ton monde?
Je sais si peu de chose au final, je crois qu'il
m’aimait, et que j'ai pu l'aimer en retour, je crois qu'il est parti, quelque
part, dans un endroit meilleur et paisible, son ombre n'est plus sous mes
paupières, et l'on m'a chuchoté que des anges me veillaient, il doit être l'un
d'eux. Avec son Amour. Puissent-ils être retrouvés et calmes.
Qui a hurlé
trois jours après mon départ? Mon médecin? Mon dieu? Je ne sais
plus...
Je ne sens que le sang collé, la sueur et la maladie, mon tendre
Philippe.
Mes yeux doivent être vitreux, seule mon âme est pure car je sais
que j'ai fait tout ce que j'ai accompli pour la volonté d'un seul, pour l'amour
d'un seul, pour les regards d'un seul.
Merci de tes douces
missives.
Écris donc encore si tu en as le besoin ou l'envie, comme les
journées sont longues et douloureuses, je me ferais un plaisir de t'aider dans
tes recherches.
Si je le puis.
Quelle est donc cette région où tu as passé
autant de bon temps?
Où donc dois-tu retourner?
Courage et amitiés,
donc.
Héphaïstion.
...Je guettais ta lettre, un peu comme on guette les pas de celui qu'on attend
le soir.
Je quitte ce soir la région que l'on appelle de nos jours «la
Côte d'Azur». J'étais dans les montagnes qui surplombent la mer et souvent, j'ai
pensé à vous deux qui aurez pu passer ici et profiter, loin de la guerre, d'un
séjour bienheureux....
Il faut que je me hâte pour regagner le convoi qui
vers la capitale m'acheminera. Il me semblait que pour ta maladie le médecin de
mon temps t'avait conseillé de ne plus boire l'eau qu'on te donne. Pour cette
fièvre, il faut te déshabiller et qu'on te lave doucement avec de l'eau
pure.
Je bénis le ciel que votre histoire nous soit parvenue: vous avez
réussi votre projet et nous le transmettons afin que vous restiez éternels... Je
sais que m'écrire t'épuise: lorsque tu m'écris, je sais que tu es
vivant...
Je n'aime pas partir mais il le faut à présent. Reçois toutes
mes bonnes pensées et tout ce qui se peut pour apaiser ton corps et ton âme.
Essaie de ne pas me quitter.
Philippe le rebelle.
À Héphaïstion, l'immortel
Vois comment pour toujours dans nos coeurs, tu
demeures.
Hestia la Macédonienne qui t'écrivit le confirme.
Nous
conservons des statues et des tableaux de toi et de ton cher Alexandre. C'est
ainsi qu'éternel tu parviens jusqu'à nous.
J'ai regagné ma ville,
capitale du pays ou je vis. Je n'arrive point à la situer pour toi, sans faire
de contresens.
Éclaire-moi, je t'en prie: on dirait, dans tes lettres,
qu'Alexandre n'est plus avec toi.
On écrit qu'Alexandre, dans la mort, tu
précèdes.
Pardonne-moi: vers Hadès je guide ton pas.
Je pars dans
cinq jours très à l'est d'Alexandrie.
On écrit tant de choses sur toi et
Alexandre. C'est bien d'Alex que Plutarque dit que le simple fait de porter ses
vêtements suffit à parfumer l'air tout ambiant.
On dit tant de choses que
je ne connais pas. Parle-moi, je t'en prie, du général qui jamais ne rend les
armes et seulement devant Alexandre accepte de s'incliner...
C'est ce
genre de bataille qui chez vous me fascine.
L'amour est bien plus fort
que tout.
Au meilleur des seconds, car premier à aimer.
Te cum:
avec toi.
Philippe le rebelle
Cher Philippe,
C'est bien avec amertume que je relis tes écrits. Je ne
semble pas vraiment comprendre. Je ne sais pas comment tu as eu vent de mes
conversations avec Alexandre, le médecin. J'ai appris par une de ses amies qu'il
était décédé. Je l'ai tant pleuré!
Je sens bien que l'Hadès dévore le sol
qui me porte, me priant de le rejoindre. Que te dit-on que tu ignores?
Que
veux-tu de moi? Je ne suis qu'un pauvre aimé.
L'amour comme tu le dis...
L'amour... Même lui me quitte.
Héphaïstion.
Bien cher Héphaïstion,
Je rentre d'un merveilleux voyage dans le désert
et c'est aussi avec une grande amertume que je lis ton message. J'avoue mal
comprendre ce que tu me dis... Nos livres d'histoire nous mentiraient-ils? Ou
suis-je à ce point stupide de faire un bien méchant anachronisme? Je t'en prie,
si tu le peux encore, dis-moi la vérité et ne me laisse pas dans l'ignorance.
Nous pouvons lire dans nos livres d'histoire que tu pars avant Alexandre.
Pardonne si cette méprise te choque et détrompe-moi bien vite. Je reste en
Afrique pendant quinze jours. Après cela, je rentre chez moi. Donne-moi de tes
nouvelles.
Comme je le dis à mon ami, je t'embrasse comme je
t'aime.
Philippe
Mon Philippe, doux Philippe,
Alexandre me verra partir, quoi qu'en disent
tes livres. Cette chambre d'Ecbatane sera la dernière. Regarde toi-même: Appolon
m'offre les feux de l'Hadès.
Aime-moi comme tu
m'embrasses.
Héphaïstion.
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