Aiechose 
écrit à

   


Robert Heinlein

   


L'Homme qui vendit la Lune

   

Bonjour Monsieur Heinlein,

À défaut d'autres de vos oeuvres, je n'ai trouvé que l'Histoire du Futur à me mettre sous la dent. J'ai commencé à lire le recueil L'homme qui vendit la lune.

J'ai apprécié Ligne de vie bien que ce soit plus une histoire philosophique qu'un divertissement. L'invention de Monsieur Pinero fait peur, surtout aux compagnies d'assurance. De nos jours, on pense détecter les prédispositions de certaines personnes à attraper certaines maladies. Il est par contre impossible de prédire avec exactitude les morts par accident. Paradoxalement, ce genre de connaissances risque plus d'être employé par les compagnies d'assurance pour ne pas verser de primes.

J'ai apprécié aussi Lumière froide. L'intrigue est parfaitement contemporaine pour une personne vivant en 2006. Les puissantes compagnies fusionnent, font fabriquer leurs produits dans le tiers-monde et font valoir leur intérêt en allant jusqu'à breveter la vie elle-même. L'intrigue me rappelle un peu un film récent où le complexe militaro-industriel veut empêcher l'invention de la fusion à froid afin d'éviter un effondrement de ses intérêts. Pensez-vous que ceux qui ont fait ce film vous aient lu avant de le faire?

La troisième histoire par contre n'est pas proche de s'accomplir. On n'est pas près de faire de gigantesques convoyeurs sur tapis roulants pour relier les villes. Par contre vos prévisions sur la civilisation de l'automobile, l'étalement urbain et la surconsommation de pétrole sont exactes. On sait que nos élus parlent de faire plus de métros et de trains de banlieue dans les villes, mais l'affaire avance à pas de tortue.

Aiechose

P.S. Vous n'avez pas encore répondu à ma lettre sur Starship Trooper.


Cher Aiechose,

Je me réjouis de trouver en vous un fidèle lecteur, et ne puis que regretter avec vous que si peu de mes textes soient, à ce qu'on m'en dit, disponibles dans votre langue.

Vous évoquez «Que la lumière soit». Pouvez-vous imaginer que cette histoire a été refusée par John Campbell parce qu'il la trouvait trop osée (lui, ou la redoutable secrétaire «d'Astounding Science Fiction», Kay Tarrant)? J'imagine que ma Marylou ne ferait pourtant plus dresser le sourcil de la plus pointilleuse des Mrs Grundy en 2006...

Je n'ai pas connaissance du film dont vous me parlez. Mais si ses auteurs ont lu ma nouvelle et s'en sont inspirés, tant mieux. Ma seule réserve est d'espérer qu'ils en ont tiré une bonne histoire! Les idées n'appartiennent à personne. Celle-ci n'est d'ailleurs pas d'une grande originalité: vous pourriez en retrouver les sources chez mon cher Mark Twain ou chez Upton Sinclair. En littérature, si une idée vous plait, effacez le numéro de série, redonnez un coup de peinture, et elle est à vous! Ce n'est pas même du plagiat: tout est affaire de traitement.

La troisième histoire que vous citez, «Les Routes doivent rouler» est une pure dystopie: j'espère aussi qu'elle n'est pas prête de se réaliser. Je l'ai écrite à une période particulièrement sombre, en 1940. S'y rejoignaient deux cauchemars: l'embrigadement de la société entière sur un mode paramilitaire, à la mode nazie qui menaçait alors de gagner toute l'Europe, et celui d'une aristocratie technique toute puissante, en particulier celle qui aurait la haute main sur les futures armes nucléaires, dévastatrices (ici métaphorisées, en effet, par la technologie moins polémique, mais aussi moins crédible, pour notre malheur, des routes roulantes. À qui peut-on faire confiance dans de telles circonstances? J'ai tenté d'y montrer que toute organisation de ce type génère ses propres poisons, de la psycho-rigidité de ses dirigeants aux inévitables fantasmes fonctionnalistes des exécutants. J'ai repris cette thématique sur un mode plus optimiste dans un roman pour la jeunesse, «La Patrouille de l'espace»; j'y montrais en détail le fonctionnement d'une académie militaire idéale, capable de former des individus, des officiers, à la fois compétents, fiables et responsables. La réalité est probablement quelque part entre les deux.

Je n'ai pas eu connaissance de votre lettre sur «Starship Troopers». Celle à laquelle je réponds ici était accompagnée d'une note de notre mystérieuse éditrice multiverselle m'assurant qu'elle ne l'avait pas reçue non plus. Pourriez-vous la renvoyer à Dialogus?

Cordialement,
 
Robert A. Heinlein, Lt USN, Rtd.



Cher Monsieur Heinlein,

Je suis heureux d'avoir eu une réponse aussi rapide.

Je continue à lire à petites doses votre histoire du futur.

J'ai lu Et que ça saute dont la problématique est toujours actuelle. La problématique des centrales nucléaires, du risque qu'on y court, du stress auquel on est exposé quand on en a les commandes et le fait que l'on y joue aux apprentis-sorciers sont encore actuels.

J'ai aussi compris que le point commun de toutes ces nouvelles est que chacune des innovations décrites doit affronter de forts courants obscurantistes essentiellement motivés par l'argent.

J'ai remarqué aussi que, pour vous qui écriviez de la science-fiction dans le passé et moi qui en lis dans un présent éloigné, ce qui est futuriste pour vous ne l'est pas forcément pour moi, surtout quand vous décrivez des situations sociales. Par exemple, des femmes épanouies, dégourdies et fonceuses comme Marylou, j'en rencontre tous les jours. La cause des femmes a beaucoup évolué depuis votre époque. J'ai cinq soeurs, dont quatre se sont rendues à l'université et travaillent dans leurs domaines.

Je dois aussi vous avouer que dans l'histoire Les routes doivent rouler ce qui me fait peur, c'est que les dirigeants et les ingénieurs décident de s'armer et de reprendre eux-mêmes leurs installations. Je n'aime pas les polices privées et ce genre de justice parallèle. Par contre vous avez décrit le patron des routes comme un bon bougre.

Pour finir, je vois à votre réponse que vous êtes aussi un lecteur d'Archie. Pensez-vous qu'il se décidera un jour entre Betty et Véronica?

À plus,

Aiechose



Monsieur Heinlein bonjour,

J'ai achevé de lire le recueil «L'homme qui vendit la lune». J'ai trouvé très intéressant que cette histoire montre que des initiatives viennent des Messieurs des conseils d'administration alors que ceux-ci sont présentés comme des profiteurs et des adversaires de tout progrès dans le reste du livre. Il est intéressant aussi de voir une conquête de l'espace dont l'initiative vient du privé, ce qui ne semble pas être le cas dans la vraie vie où le gouvernement est encore une figure de proue si bien que, quand il sabre dans ses budgets, toutes les activités aérospatiales ralentissent. De nos jours, avec une petite station spatiale assurant une petite présence permanente à l'humanité, on est encore loin de la coupe aux lèvres.  Le rêve d'une présence permanente sur la lune et de visites ponctuelles sur Mars est encore présent et s’il s'accomplit un jour, dans ce siècle ou dans l'autre, je risque d'avoir la barbe longue.

Dans votre nouvelle, la première fusée ressemble beaucoup à celle qui sera employée par le programme Apollo, le système de catapultage électromagnétique m'a fait penser aux tours imaginées par votre confrère Arthur C. Clarke pour servir d'ascenseur vers le ciel.

J'ai aussi aimé le personnage de Mr Harrinan dont le destin, malgré sa fortune, se révèle si tragique. Ce baron pillard nouveau genre sait cumuler grandeur et bassesse pour faire progresser techniquement l'humanité et ne récolte qu'ingratitude. Dans la vraie vie, il aurait pu se payer un voyage dans la station spatiale en versant 20 millions aux Russes et d'autres initiatives concernant le tourisme orbital peuvent voir le jour d'ici quelques années.

A+

Aiechose



Cher Aiechose,

Merci de votre fidélité!

Nous nous heurtons, je crois, à l'un des paradoxes multiversels de Dialogus, je n'ai jamais entendu parler du trio que vous évoquez, Archie, Betty et Veronica.

Je suis heureux de ce que vous me dites à propos de la condition féminine à votre époque. Cette heureuse évolution était devenue probable dès les années 60, et évidente dans les années 80; mais elle n'a été acquise que de haute lutte, et rien ne semblait encore joué au sortir de la guerre. Cette histoire de la condition féminine est d'ailleurs l'un des thèmes d'un de mes romans les plus récents: Au-delà du crépuscule, qui reprend  une partie de l'Histoire du futur du point de vue d'une femme, Maureen, la mère de Lazarus Long.

Néanmoins, vous avez pleinement raison: les forces du capital sont un moteur bien plus important de la version initiale de ce cycle. Celui-ci a été conçu à la fin des années 30, alors que je sortais ruiné d'une campagne électorale malheureuse. J'avais été candidat du mouvement EPIC d'Upton Sinclair, d'inspiration socialiste, et ces questions économiques me semblaient alors cruciales. J'assume bien sûr toujours ces idées mais, bien des années plus tard, il me semble parfois que certaines de ces nouvelles auraient été plus efficaces allégées de quelques-unes de ces allusions politiques.

Je ne suis pourtant pas prêt à qualifier avec vous ces courants «d'obscurantistes». Le capital n'est pas intrinsèquement réactionnaire; il est bien souvent au service du progrès. La technologie moderne dépend presque toujours d'investissements lourds, et ils sont au moins aussi souvent d'origine privée qu'étatique.

Ce qui est vrai, et que j'y mets en effet en scène à plusieurs reprises, c'est que toute révolution technique se produit aux dépens des intérêts dominants associés à la génération technique précédente, et que ceux-ci sont rarement prêts à abandonner leurs rentes de situation sans la défendre par tous les moyens. Cela peut se traduire par la mise sous le boisseau d'idées prometteuses comme par des actions plus agressives et parfois illégales. Je parlerais donc plutôt de conservatisme que d'obscurantisme. D'autre part, d'autres forces capitalistiques concurrentes, celles qui n'ont pas accès au partage du gâteau, ont toutes les chances de se trouver du côté du changement, et donc aussi souvent du progrès que de la réaction.

Vous me dites que la société décrite dans «Les Routes doivent rouler» vous fait peur -tant mieux! C'était bien sûr le but recherché. Cette société est, par bien des côtés, odieuse. Mais j'ai confiance en l'homme, même dans une telle société. Ou, pour dire cela comme Socrate: Nul n'est méchant volontairement. Heureusement pour les auteurs de fiction: les parfaits salauds font rarement des personnages très intéressants!

Cordialement,
Robert A. Heinlein



Cher Aichose,

Mars est à votre porte, et vous l'aurez dès que votre génération sera prête à en payer le prix.

Il s'est écoulé moins de sept ans entre le discours historique du Président John F. Kennedy à l'Université Rice, le 12 septembre 1962, et le premier pas de l'homme sur la Lune. Je suis bien sûr que la technologie spatiale a continué à évoluer dans votre ligne temporelle mais, même si ce n'était pas le cas, ces pionniers vous ont légué leur travail, et leurs outils. En supposant même qu'il ne puisse faire mieux, il ne faudrait certainement qu'une paire d'années à un gouvernement déterminé pour faire renaître la technologie Apollo de ses cendres.

La vieille Saturn V était déjà pratiquement capable d'envoyer des hommes sur Mars!

Mettons les choses au pire: deux ans pour recréer les fusées, autant pour fignoler une mission, six mois de trajet balistique, autant pour les impondérables. Cinq ans: le temps d'habiller votre menton d'une barbe respectable, mais sans doute pas patriarcale...

Mais je suis sûr que votre génération a des ressources bien supérieures. Des ordinateurs rapides et puissants pour faciliter vos calculs, des matériaux robustes et légers, des réacteurs nucléaires fiables, la fusion thermonucléaire contrôlée peut-être? Sous poussée permanente, Mars n'est qu'à quelques jours de vol de la terre!

Économisez dès maintenant sur les rasoirs, et courez acheter un billet pour la première colonie martienne, il n'y en aura pas pour tout le monde!

Et si ce n'est pas possible, écrivez à votre député et demandez-lui des comptes! Pourquoi ce temps perdu? Où est passé l'argent de vos impôts, et des impôts de vos parents avant vous? Engagez-vous! Si votre gouvernement «sabre les budgets», faites-lui comprendre que cela lui coûtera votre vote, celui de vos amis, et les prochaines élections -il y en a toujours une à l'horizon pour les motiver.

Je ne sais en revanche que penser de votre allusion aux fusées russes. Les États-Unis ont-ils perdu leurs nerfs au point d'abandonner l'espace à l'U.R.S.S.? J'en serais plus chagrin que véritablement surpris: il n'y a pas de position acquise pour toujours et, si l'Occident ne se charge pas de mener le mouvement vers Mars, d'autres le feront à leur place. Et c'est très bien ainsi! Bravo aux Russes, s'ils ont repris le flambeau!

Je crois toujours que les catapultes spatiales électromagnétiques que j'ai décrites, par exemple, dans Révolte sur la Lune, sont un excellent moyen d'expédier du fret d'un astre de faible gravité vers un autre, ou du haut vers le bas d'un puits gravitationnel. Mais elles ne sont pas équivalentes à «l'ascenseur spatial» d'Arthur Clarke -dont je lui ai emprunté l'idée, sous le sobriquet de «haricot géant», dans Vendredi -et qui est un système essentiellement mécanique.

Cordialement,
Robert A. Heinlein