G Lison
écrit à

   


Robert Heinlein

   


Extrémiste de droite?

   

Cher Monsieur Heinlein,

Si j'en crois ce qu'affirme monsieur Asimov dans sa biographie, vous seriez un grand écrivain (plus doué que lui) mais d'extrême-droite, ceci depuis votre second mariage.

J'ai personnellement lu vos excellents romans «Friday» et «Job, une Comédie de Justice» et vu le film «Starship Trooper» et il me semble tout de même que loin d'être d'extrême droite, vous me semblez quand même un peu conservateur.

Asimov n'aurait-il pas agi par pure jalousie?

Amicalement

G Lison


Cher Monsieur Lison,

Je suis heureux que vous aimiez mes romans. Je vous remercie de votre message, et plus encore de me fournir l'occasion d'une mise au point sur mes engagements politiques.

Nous autres Américains avons parfois un peu de mal à nous situer dans le spectre «gauche-droite» cher aux Européens. La question ne s'est d'ailleurs pas posée pour moi: bien que j'aie été candidat aux élections législatives californiennes de 1938, j'y ai été battu (par mes propres «amis» d'ailleurs, mais c'est une autre histoire), et je n'ai jamais eu à choisir ma place dans une enceinte parlementaire.

Le parti pour lequel je militais alors, EPIC, tirait son nom d'un slogan que vous qualifieriez probablement d'extrême gauche: «Éradiquer la Pauvreté en Californie». Nous étions socialistes et fiers de l'être, bien avant que cela soit considéré comme acceptable aux États-Unis.  Et nous avons vraiment fait bouger les choses!

C'était une période difficile, et qui n'allait pas tarder à devenir tragique. C'est dans ce contexte que j'ai commencé à écrire professionnellement, et la plupart de mes textes de l'époque, je le revendique avec fierté en dépit de quelques maladresses de débutant, étaient des dénonciations du fascisme et des exactions hitlériennes, pas si communes aux U.S.A. à ce moment. C'est tout l'enjeu, par exemple, de «Sixième colonne», de  «l'Enfant de la science»  ou de «Héritage perdu».

Mes idées n'ont pas évolué d'un pouce sur ces questions.  Le totalitarisme, tous les totalitarismes, le fascisme brun comme le fascisme rouge, sont inacceptables et doivent être combattus en toutes circonstances et par tous  les moyens, les armes à la main le cas échéant. Pour citer l'un de nos grands tribuns, Patrick Henry: «Donnez-nous la liberté, ou donnez-nous la mort!».

Mais c'est aussi la période où est apparu l'autre élément majeur de la seconde moitié du XXe siècle, les armes de destruction massive.  Dès 1941, dans «Solution Unsatisfactory»,  leur possibilité m'amenait à me demander avec  tristesse si la Démocratie, que j'ai servie toute ma vie avec passion, était capable de gérer  cette menace globale. Je n'avais pas de réponse satisfaisante à l'époque. Je n'en ai pas  plus aujourd'hui.

Le fait même que Dialogus me fasse parvenir votre réponse du début du XXIe siècle  prouve que, dans votre ligne du multivers, l'humanité ne s'est pas détruite elle-même.  Bravo à vous, à vos contemporains, à vos parents et à tous les dirigeants politiques de cette ligne.  Mais ne vous reposez pas sur vos lauriers.  Rien ne sera jamais plus pareil.

Cette exigence d'intégrer désormais la Bombe à toute analyse géo-politique, pour laquelle j'ai été violemment critiqué, fait-elle de moi un  «extrémiste de droite»?  Il me semble que cela n'a aucun rapport, mais je vous en laisse juge.

Vous-même me trouvez «un peu conservateur».  M'en voudrez-vous de sourire du terme, appliqué à un auteur de science-fiction? S'il reste des «vaches sacrées» que je n'ai pas bousculées dans l'un ou l'autre de mes fictions, croyez bien que c'est seulement faute de temps. Mais je me suis offert des satires de la religion, de la plupart des formes  politiques, de l'argent, du mariage, des conventions sexuelles, des scientistes et des technophobes, de la psychanalyse, des professeurs et des critiques... et bien sûr des auteurs de SF.  Il y en a pour tous les goûts, ou presque.

Une erreur courante est d'attribuer à l'auteur les positions de ses personnages. Celui d'Alexander Hergensheimer, dans «Job», est lui-même pour une part une caricature d'ultra-conservateur chrétien, comme on en trouve beaucoup aux  États-Unis. Mais au-delà, le principe même du roman, cette inversion ludique du problème de la co-existence du Mal et d'un Dieu omnipotent, imposait un protagoniste un peu psychorigide.

Le cas de «Vendredi» est plus complexe, et je ne suis pas surpris de votre réaction. Bien que le roman puisse se lire indépendamment, comme de la pure SF d'aventure,  il répond d'un point de vue  politique à une novella de 1949 non traduite  en français, «Gulf».   Celle-ci décrivait l'organisation de Kettle Belly Baldwin au temps de sa splendeur, et son objectif avoué: fédérer les «hommes supérieurs» du monde, ceux qui «pensent mieux» que les autres, pour remplacer à long terme la race  des _homo sapiens_ par ces _homo novus_  autoproclamés.  La tentative, bien sûr, est vouée à l'échec, et «Vendredi» en montre tout le pathétique, mais ce que vous avez peut-être perçu comme du conservatisme est moins, en fait, une aspiration de la jeune femme  à une «normalité» bien-pensante qu'un reniement de l'ambigu statut de «surhomme»  auquel on l'avait soigneusement préparée.

Isaac, enfin.  Le bon Dr Asimov est un excellent écrivain, bien meilleur que moi dans certains domaines: c'est l'un des meilleurs vulgarisateurs scientifiques qui soient, et je n'essaierais même pas de composer un manuel universitaire. J'aime aussi sa science-fiction.

Le connaissant, je suis flatté mais extrêmement surpris d'apprendre qu'il a pu admettre publiquement me tenir pour «plus doué que lui» en quoi que  ce soit. Je doute aussi que, s'il a jamais été jaloux de moi, il le soit resté bien longtemps.

Je crois en revanche que cet esprit brillant avait une certaine tendance à prendre ses désirs pour des réalités, en particulier en politique, et qu'il m'en a parfois voulu d'énoncer des vérités déplaisantes.  Sous-entendre que mes idées ne tenaient qu'aux femmes le dispensait sans doute d'y réfléchir.

Mieux vaut se souvenir de «Fondation»!

amicalement,

Robert A. Heinlein


Monsieur Heinlein,

Je vous remercie pour votre réponse très explicite et très complète bien que je ne sois pas très sûr de l'avoir complètement comprise (je n'ai pas lu toute votre oeuvre)

Pour ce qui est de la destruction de notre réalité du multivers, rassurez-vous, on y travaille...

Amicalement,

G Lison