| | | Cher Monsieur Heinlein,
Si j'en crois ce qu'affirme monsieur Asimov dans
sa biographie, vous seriez un grand écrivain (plus doué que lui) mais
d'extrême-droite, ceci depuis votre second mariage.
J'ai personnellement
lu vos excellents romans «Friday» et «Job, une Comédie de Justice» et vu le film
«Starship Trooper» et il me semble tout de même que loin d'être d'extrême
droite, vous me semblez quand même un peu conservateur.
Asimov
n'aurait-il pas agi par pure jalousie?
Amicalement
G Lison
Cher Monsieur Lison,
Je suis heureux que vous aimiez mes romans. Je
vous remercie de votre message, et plus encore de me fournir l'occasion d'une
mise au point sur mes engagements politiques.
Nous autres Américains
avons parfois un peu de mal à nous situer dans le spectre «gauche-droite» cher
aux Européens. La question ne s'est d'ailleurs pas posée pour moi: bien que
j'aie été candidat aux élections législatives californiennes de 1938, j'y ai été
battu (par mes propres «amis» d'ailleurs, mais c'est une autre histoire), et je
n'ai jamais eu à choisir ma place dans une enceinte parlementaire.
Le
parti pour lequel je militais alors, EPIC, tirait son nom d'un slogan que vous
qualifieriez probablement d'extrême gauche: «Éradiquer la Pauvreté en
Californie». Nous étions socialistes et fiers de l'être, bien avant que cela
soit considéré comme acceptable aux États-Unis. Et nous avons vraiment fait
bouger les choses!
C'était une période difficile, et qui n'allait pas tarder
à devenir tragique. C'est dans ce contexte que j'ai
commencé à écrire professionnellement, et la
plupart de mes textes de l'époque, je le revendique avec
fierté en dépit de quelques maladresses de
débutant, étaient des dénonciations du fascisme et
des exactions hitlériennes, pas si communes aux U.S.A. à
ce moment. C'est tout l'enjeu, par exemple, de «Sixième
colonne», de «l'Enfant de la science» ou
de «Héritage perdu».
Mes idées n'ont pas
évolué d'un pouce sur ces questions. Le totalitarisme, tous les totalitarismes,
le fascisme brun comme le fascisme rouge, sont inacceptables et doivent être
combattus en toutes circonstances et par tous les moyens, les armes à la main
le cas échéant. Pour citer l'un de nos grands tribuns, Patrick Henry:
«Donnez-nous la liberté, ou donnez-nous la mort!».
Mais c'est aussi la
période où est apparu l'autre élément majeur de la seconde moitié du XXe siècle,
les armes de destruction massive. Dès 1941, dans «Solution Unsatisfactory»,
leur possibilité m'amenait à me demander avec tristesse si la Démocratie, que
j'ai servie toute ma vie avec passion, était capable de gérer cette menace
globale. Je n'avais pas de réponse satisfaisante à l'époque. Je n'en ai pas
plus aujourd'hui.
Le fait même que Dialogus me fasse parvenir votre
réponse du début du XXIe siècle prouve que, dans votre ligne du multivers,
l'humanité ne s'est pas détruite elle-même. Bravo à vous, à vos contemporains,
à vos parents et à tous les dirigeants politiques de cette ligne. Mais ne vous
reposez pas sur vos lauriers. Rien ne sera jamais plus pareil.
Cette
exigence d'intégrer désormais la Bombe à toute analyse géo-politique, pour
laquelle j'ai été violemment critiqué, fait-elle de moi un «extrémiste de
droite»? Il me semble que cela n'a aucun rapport, mais je vous en laisse
juge.
Vous-même me trouvez «un peu conservateur». M'en voudrez-vous
de sourire du terme, appliqué à un auteur de science-fiction? S'il reste des
«vaches sacrées» que je n'ai pas bousculées dans l'un ou l'autre de mes
fictions, croyez bien que c'est seulement faute de temps. Mais je me suis offert
des satires de la religion, de la plupart des formes politiques, de l'argent,
du mariage, des conventions sexuelles, des scientistes et des technophobes, de
la psychanalyse, des professeurs et des critiques... et bien sûr des auteurs de
SF. Il y en a pour tous les goûts, ou presque.
Une erreur courante est
d'attribuer à l'auteur les positions de ses personnages. Celui d'Alexander
Hergensheimer, dans «Job», est lui-même pour une part une caricature
d'ultra-conservateur chrétien, comme on en trouve beaucoup aux États-Unis. Mais
au-delà, le principe même du roman, cette inversion ludique du problème de la
co-existence du Mal et d'un Dieu omnipotent, imposait un protagoniste un peu
psychorigide.
Le cas de «Vendredi» est plus complexe, et je ne suis pas
surpris de votre réaction. Bien que le roman puisse se lire
indépendamment, comme de la pure SF d'aventure, il
répond d'un point de vue politique à une novella de
1949 non traduite en français,
«Gulf». Celle-ci décrivait
l'organisation de Kettle Belly Baldwin au temps de sa splendeur, et son
objectif avoué: fédérer les «hommes
supérieurs» du monde, ceux qui «pensent mieux»
que les autres, pour remplacer à long terme la race des
_homo sapiens_ par ces _homo novus_ autoproclamés.
La tentative, bien sûr, est vouée à l'échec,
et «Vendredi» en montre tout le pathétique, mais ce
que vous avez peut-être perçu comme du conservatisme est
moins, en fait, une aspiration de la jeune femme à une
«normalité» bien-pensante qu'un reniement de
l'ambigu statut de «surhomme» auquel on l'avait
soigneusement préparée.
Isaac, enfin. Le bon Dr
Asimov est un excellent écrivain, bien meilleur que moi dans certains domaines:
c'est l'un des meilleurs vulgarisateurs scientifiques qui soient, et je
n'essaierais même pas de composer un manuel universitaire. J'aime aussi sa
science-fiction.
Le connaissant, je suis flatté mais extrêmement
surpris d'apprendre qu'il a pu admettre publiquement me tenir pour «plus doué
que lui» en quoi que ce soit. Je doute aussi que, s'il a jamais été jaloux de
moi, il le soit resté bien longtemps.
Je crois en revanche que cet
esprit brillant avait une certaine tendance à prendre ses désirs pour des
réalités, en particulier en politique, et qu'il m'en a parfois voulu d'énoncer
des vérités déplaisantes. Sous-entendre que mes idées ne tenaient qu'aux femmes
le dispensait sans doute d'y réfléchir.
Mieux vaut se souvenir de
«Fondation»!
amicalement,
Robert A. Heinlein
Monsieur Heinlein,
Je vous remercie pour votre réponse très explicite et
très complète bien que je ne sois pas très sûr de l'avoir complètement comprise
(je n'ai pas lu toute votre oeuvre)
Pour ce qui est de la destruction de
notre réalité du multivers, rassurez-vous, on y
travaille...
Amicalement,
G Lison |