aiechose 
écrit à

   


Robert Heinlein

   


Double étoile

   

Cher Monsieur Heinlein,

J'ai beaucoup apprécié votre roman intitulé Double-étoile. J'ai beaucoup aimé qu'un acteur sur le retour soit amené à remplacer un politicien au pied levé.  J'ai savouré les tensions qui pouvaient y avoir entre l'acteur qui insistait pour interpréter son rôle tel que le modèle était et non comme les conseillers voulaient qu'il se comporte. Pourquoi comme système politique avez-vous choisi un empereur au pouvoir symbolique et un Premier ministre issu d'une coalition de partis?  Pourquoi n'avez-vous pas pris un système présidentiel à l'américaine? Vous êtes-vous inspiré du multiculturalisme canadien pour élaborer l'intrigue qui repose sur l'intégration des Martiens, des Vénusiens et des autres extraterrestres du Système solaire à la démocratie humaine?

Aiechose


Cher Aiechose,

Tout d'abord, merci de votre message. J'ai aussi beaucoup de tendresse pour le personnage du Grand Lorenzo, qui est un hommage à un clown que j'aimais beaucoup à l'époque, Emmett Kelley.

Comme vous le soulignez, la politique est également au coeur de ce roman. J'ai puisé dans ma propre expérience des campagnes électorales pour montrer qu'une aventure politique réussie est toujours la combinaison d'un travail d'équipe et d'une personnalité  charismatique pour lui donner le "la". L'un ne va pas sans l'autre.

Pourquoi un empereur-roi? Pour deux raisons au moins. L'une est un pur artifice narratif (je vous dévoile mes petites recettes d'écrivain): je souhaitais que le lecteur sympathise avec Lorenzo, et ses Martiens plus étrangers qu'il n'est permis, plutôt qu'avec les racistes du «parti de l'Humanité». J'ai donc un peu triché et inversé le sentiment d'étrangeté: la cérémonie d'adoption dans le «Nid» martien (à peine évoquée) semblera finalement assez familière au public américain, habitué aux fraternités et à leurs rites; en revanche, une cour impériale (décrite en détail) est aussi loin que possible de son expérience démocratique. L'étranger n'est pas toujours celui qu'on croit!

Plus sérieusement,  la question d'un gouvernement mondial me semble à la fois essentielle, et sans issue bien évidente aujourd'hui.  Pourquoi pas un système présidentiel à l'américaine? Les lecteurs occidentaux, et américains  en particulier, ont beaucoup de mal à l'imaginer autrement que comme une généralisation de leurs propres pratiques, imposées au Monde entier.

Ca ne marche pas, et ça ne peut pas marcher. Dans «Double étoile», je mets en scène une solution différente: un régime empruntant un peu à chaque culture, la devise de l'une, les titres de l'autre, les rites d'une troisième, un empereur ici et un roi là et rien, ou presque, aux USA (si: leurs maths électorales!). Elle ne marchera pas non plus -mais elle déroutera assez le lecteur pour l'obliger à réfléchir par lui-même (je l'espère, du moins, et je suis heureux de voir que cela a marché avec vous!).

Les Canadiens sont pour moi des compatriotes, des Américains assez malins pour ne pas payer d'impôts à Washington. Le modèle impérial de «Double étoile» s'inspire plus de l'approche britannique traditionnelle du Commonwealth, de Kipling et de Botany Bay. C'est dans «Vendredi» que je me suis amusé à pousser le modèle canadien dans ses retranchements, bien des années après «Double étoile».

Je vous souhaite d'excellentes lectures.

Amicalement,

Robert A. Heinlein


Cher Monsieur Heinlein,

En repensant à la lecture de Double Étoile, je me souviens d'un autre fait qui m'avait fait réfléchir intensément. Pourquoi, des gens -comme la partie de l'humanité qui ne reculeraient pas devant une guerre- qui souhaitent tant une guerre, ont-ils une si grande peur du ridicule?  Pourquoi ne dénoncent-ils pas la substitution? Il y a bien sûr le kidnapping, mais ils pourraient très bien jeter le blâme sur quelques extrémistes qu'ils n'ont jamais cautionnés. Dans le monde de Double Étoile les mafias, les fondamentalistes de n'importe quelle religion et autres groupuscules violents ne doivent pas manquer!

Une autre question me chicotte. Quand le Grand Lorenzo donne ses empreintes aux représentants de médias et que son staff politique pirate le dossier informatique de l'ordinateur central où sont stockées toutes les empreintes fichées, il arrive sans problème à clore le bec de ses détracteurs. Or, en nos temps modernes, les moyens d'identifier une personne sont encore plus nombreux: savez-vous que chaque cellule de notre corps contient des traces de qui nous sommes? Savez-vous que certaines machines électroniques peuvent scruter jusqu'aux détails de la rétine pour différencier une personne honnête d'un imposteur? Qu'il suffirait qu'un spécialiste confronte des anciens enregistrements télé de Monsieur Bonforte avec des apparitions plus fréquentes? De plus, les archives de ce genre doivent exister dans plusieurs ordinateurs répartis sur la planète, avec des sauvegardes automatiques et des copies de secours. Je n'oublie pas non plus la graphologie. Comment le grand Lorenzo est-il sûr de ne jamais se faire prendre avec tous les documents officiels sur lesquels il a apposé la signature de Monsieur Bonforte? Comment le Grand Lorenzo et l'équipe politique de Monsieur Bonforte peuvent-ils dormir tranquille sans craindre les coups dans le dos du parti de l'humanité, les scandales que la presse avide de sensations pourraient révéler ou même le travail de quelques enquêteurs zélés qui sans opinions politiques peuvent détester la fraude d'où qu'elle provienne?

J'aimerais, Monsieur Heinlein,  que vous répondiez à mes questions.

Aiechose



Cher Aiechose,

Le ridicule est l'arme politique ultime. S'il a assez de culot, un politicien peut survivre électoralement à une preuve de corruption ou d'incompétence, à des révélations dérangeantes sur sa vie privée ou sur ses engagements passés.

S'il est très habile, il peut même parfois les retourner en sa faveur. Pas un ridicule universel. Qui voudrait être représenté, gouverné par un bouffon?

Dans le roman, le «Parti de l'humanité» a joué et perdu.  Ceux qui tirent les ficelles de ses politiciens de troisième catégorie n'auraient aucun scrupule à carboniser leurs pantins s'ils y trouvaient le moindre avantage, mais ce sont des pragmatiques: ils savent aussi quand ils sont battus, et minimisent leurs pertes pour mieux attendre la partie suivante.

J'aurais, bien sûr, pu définir un jeu plus compliqué, plus réaliste (quoique pas forcément; les affrontements  politiques sont paradoxalement assez simples); mais cela aurait été au détriment de la vivacité du roman, dont je tenais à garder la structure assez simple (pour tout vous dire, je voulais ce prix Hugo!).

Je ne crois pas avoir parlé de «dossiers informatiques» dans «Double étoile»:  il me semble au contraire y être resté très prudent, en parlant de «fichiers», etc. en termes assez généraux pour être compatibles aussi bien avec un traitement manuel à l'ancienne qu'avec les premiers ordinateurs.

Je suis bien sûr au courant des progrès des techniques biométriques. Quel auteur de science-fiction serais-je si je ne me tenais pas au fait des derniers développements scientifiques?

En fait, j'avais déjà décrit un processus d'identification du type que vous évoquez (par l'empreinte spectrale de la voix) dans «la Planète rouge» -avec déjà un grain de sel: ce n'est pas la voix du Directeur que l'on y analysait, mais sa reproduction réputée fidèle par la nymphe martienne, Willis. Je ne suis pas sûr que le problème technique ait de solution absolue: il faudra toujours comparer l'échantillon à un enregistrement de référence, et l'exactitude de celui-ci pourra toujours être mise en doute: comment être sûr qu'il n'a pas lui-même été préalablement trafiqué? Le rasoir d'Ockham (privilégier l'hypothèse la plus simple) est probablement utile lorsque le F.B.I. transmet les empreintes digitales d'un petit délinquant.

Lorsqu'il s'agit d'un politicien de haut vol, qui contrôle ou a contrôlé l'administration, directement ou indirectement, comment être sûr? C'est en effet l'une des questions que tente de soulever «Double étoile».

Le roman suppose d'ailleurs que, comme Willis, Lorenzo est capable de reproduire exactement n'importe quel son.  Cela vous paraîtra peut-être improbable, mais j'ai personnellement connu des hommes capables de cette performance. Si vous croisez Ted Sturgeon, demandez-lui donc d'imiter le son de la scie sauteuse: vous n'en croirez pas vos oreilles!

Amicalement,

Robert A. Heinlein