Nazisme
       
       
         
         

paull@yorkU.CA

      Monsieur Martin Heiddeger,

Ma question porte sur la relation entre pensée et praxis socio-politique. Surtout, elle requiert de l'honnêteté de votre part. Si vous n'y répondez pas, les historiens s'en chargeront. Voici donc ma question: POURRIEZ-VOUS PRÉCISER POUR NOUS VOS RELATIONS AVEC LE NAZISME?

Paul Laurendeau
Canada

 

       

 

       

Martin Heidegger

      Bien cher Monsieur Laurendeau,

Cette question vous le savez, j'ai toujours refusé d'y répondre. Depuis que je suis retiré, à Zähringen, Frau Heidegger fait en sorte que personne ne me la pose. Bien sûr certains n'ont pu se retenir. Je me souviens encore de Monsieur de Towarnicki, faisant partie des forces d'occupation et d'information de l'armée française en Allemagne en 1945, qui malgré les conseils de mon épouse, me dit "Monsieur le professeur, mes amis français s'interrogent sur les rapports que vous avez eu avec le national socialisme".

Certes à ce moment-là je me suis expliqué brièvement, mais en fait, ce sur quoi j'ai conclu fut seulement ce "Dummheit", par stupidité. Je crois qu'un écrivain français dit plus tard la même chose, lorsqu'on lui demanda les raisons de son anti-sémitisme: Céline.

Je devine que ce que je viens de dire ne vous suffit pas. Alors je vais pour l'une des premières fois m'expliquer. Ceci peut-être pour faire taire les thèses les plus discutables, telles celles de Monsieur Farias, exposée dans son "Heidegger et le nazisme".

Beaucoup de commentateurs de mon oeuvre, dont certains de mes défenseurs, tels Monsieur Fédier, Monsieur Janicaud ou encore Monsieur Haar, soutiennent que mon enrôlement a été précipité du fait que antérieurement à l'année 1933, je ne me serais pas occupé de politique, étant plongé dans l'élaboration onto-phénoménologique d'une analytique du Dasein d'un côté et de l'autre d'une ontologie fondamentale se structurant à partir de la question de la temporalité comme horizon de constitution de la vérité de l'être. Le temps passant, je suis de moins en moins certain que cela soit vrai.

Tout d'abord, précisons que l'engagement d'un philosophe dans un mouvement politique, ne se lit pas à partir du mouvement politique lui-même, mais à partir de la pensée développée et souvent étayée du philosophe. Par exemple, Husserl, croyez-vous qu'on doive lire son cynisme sur "les Papous" ou encore "les Tziganes qui dans au milieu de nos cirques" ou encore sur "les esquimaux" en tant qu'ils ne font pas partie de "l'Humanité européenne", cela écrit en 1934-35 en rapport avec la montée du nazisme, et les premiers pogromes? Non, et pourtant ces textes prêtent à confusion, car éminemment politiques, ils pourraient nous amener à une équivoque sur le créateur de la phénoménologie.

De même, pour mon engagement, il faut le réfléchir à partir des années 1924-1925, à partir d'un côté de la conférence de 1924 prononcée à Marbourg et qui porte sur le concept de temps, et de l'autre du cours de 1925 qui annonce le texte de Sein und Zeit, "Prolegomena zur Geschichte des Zeitbegriffs". À cette époque, tentant d'approfondir la question de l'intentionnalité posée par Husserl j'en viens à interroger la constitution "ontologique fondamentale" d'un être spécifique au niveau ontologique: "le Dasein", être dont "le privilège (Auszeichnung) est qu'il y va de son être" dans son ouverture au monde. Si on suit le projet conscient de cette époque, effectivement ma pensée ne put être politiquement déterminée. Toutefois, avant de dire qu'elle est fondamentalement "apolis" (Janicaud) il est nécessaire de faire la différence entre l'effectivité d'une pensée et son apparence, comme pourrait le souligner Hegel, et comme moi-même je le soulignerai plus tard dans ma critique de la grammaire de l'être dans mon "Introduction à la métaphysique".

Si j'ai voulu atteindre la région ontologique fondamentale, la Seinsfrage elle-même devant m'y porter, je fus en échec. D'ailleurs, Monsieur Laurendeau comme vous le savez, Sein und Zeit ne fut qu'une tentative, étant inachevé. Cet échec est causé par le fait qu'au moment de passer à une ontologie fondamentale, à partir de l'analyse de la Néantité (Nichtigkeit) qui transit le Dasein, j'ai court-circuité cet horizon, en réintroduisant mon analyse dans la possibilité d'une authenticité (Eigentlichkeit) du Dasein dans son ouverture au monde (son Schicksal) liée à la communauté à laquelle il appartient, et particulièrement pour moi au Geschick allemand.

Cet échec est à considérer comme échec du surmontement de la métaphysique, et il porte en lui les germes de mon adhésion au nazisme.

Reposer le Dasein dans son ouverture à une communauté, c'était au lieu de l'ouvrir à l'être lui-même (à sa vérité), ce que j'effectuerai à partir de 1936 surtout avec les" Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis)", le concevoir selon une modalité précise de son ouverture, modalité historiale qui doit prendre en compte la facticité de la communauté elle-même, ce que Husserl lui-même comprit peu à peu dans son entreprise phénoménologique, et ce qui aboutit en définitive pour lui aux conférences de 1934 à Prague et 1935 à Vienne. Cette facticité, non plus en tant qu'elle est pensée comme fermée sur ses possibilités d'être, mais en tant qu'elle est ouverte à l'essence de son être. Ainsi, la pensée de 24-27 était une ouverture ontologique au fondement du politique d'une communauté. Rien de politique dans ce qui était dit, car c'était une fondation du politique. Comme j'aime à le dire parfois, lorsque seul je marche sur les chemins de la forêt noire, si l'essence de la technique n'est rien de technique, l'essence du politique de même n'est rien de politique.

Réfléchissant ainsi au Geschick dans lequel apparaît cette Jemeinigkeit du Dasein, je me suis penché sur l'ouverture de la liberté (Freiheit) de cette ouverture. Celle-ci loin d'être un concept moral, ou encore politique, était, et est toujours, sur cela je ne changerai pas, un concept ontologique ce dont témoigne parfaitement le texte de 1943 sur De l'essence de la vérité, ou encore mon cours sur Schelling. La liberté n'est autre pour le Dasein, sa pleine ouverture à l'essence de la vérité, à savoir son auto-détermination existentiale. Ce qui constitue dès lors au niveau de l'être, une éclaircie (Lichtung) qui doit se réaliser au niveau d'une parole (Sprache) et d'une décision.

Or pris dans cette réflexion régionale sur le Dasein, se mit en "mouvement" le pouvoir nazi, en tant qu'auto-affirmation (Selbsthauptung) de son identité, déliée à la fois du communisme stalinien, influençant énormément les travailleurs allemands, et de l'impérialisme américain dont nous devions payer en Allemagne les inconséquences vers les années 1929-31. De sorte, que le nazisme représenta pour moi, la possibilité allemande d'une décision authentique, décision reliée directement à la source historiale de l'Allemagne: la Grèce. Pour moi, c'était parce que l'engagement historiale de mon Dasein était fondée sur une réflexion "métaphysique" sur le Dasein, qu'il pouvait se faire. C'était parce que la réflexion sur l'être, ouvrait à la nécessité d'une décision historiale, que je voyais dans l'Allemagne un signe positif, un signe insigne (eine ausgezeichnete Zeichnung) de ma réflexion sur l'être tout en sachant que cela risquait de conduire à l'erreur comme je le marquais en 1929 à la fin de la conférence "Qu'est-ce que la métaphysique?": "La vérité de la Métaphysique résidant en ce fond abyssal, elle a pour voisinage immédiat la possibilité qui la guette sans cesse, de l'erreur la plus profonde."

Cette erreur fut celle de télescoper, l'essence qui résultait de la réflexion sur l'être et l'essence historiale et destinale de l'Allemagne, à savoir de confondre l'essentialité (Wesenheit) et la simplicité (Einfachheit) de la Seinsfrage avec les déterminations qui ont déterminé l'historicité allemande. Ceci vous pouvez parfaitement le voir dans le "Discours sur l'auto-affirmation de l'Université allemande", à partir de la lecture de ces deux concepts. C'est ce qui m'a conduit à confondre ma vision de la liberté destinale du Dasein qui est toujours déjà le mien avec l'ouverture totalitaire (Volonté de la volonté, confère mon "Dépassement de la métaphysique" écrit de 1936 à 1946) de l'Allemagne. Erreur de l'herméneutique de mon propre Dasein, erreur qui m'a amené à mésinterpréter la formule de Karl von Clausewitz : "Ich sage mich los von der leichtsinnigen Hoffnung einer Erretung durch die Hand des Bufalls" ou encore à utiliser de manière abusive s'il en est une la formule de Platon de la République: "ta... megala panta episphalè..." (Tout ce qui est grand s'édifie dans la tempête...").

C'est parce que j'ai réduit la pleine ouverture des possibilités existentiales du Dasein à cette spécificité allemande que je suis tombé dans l'erreur, et que j'ai pu confondre la transcendance immanente de la liberté, avec le Führer et sa Führung et ainsi dire aux étudiants allemands alors que j'étais recteur: " Le Führer, lui-même et lui seul, est la réalité allemande présente et future, et sa loi. Apprenez à savoir toujours plus profondément: désormais toute chose exige une décision et tout acte une responsabilité. Heil Hitler" (12 novembre 1933).

Effectivement, on pourrait dire que pris dans le Jargon der Eigentlichkeit, tel que l'écrivait Monsieur Théodor W. Adorno, je me suis fourvoyé, plaquant les conséquences de mon échec inconscient au niveau de l'ontologie fondamentale sur le nazisme, et désirant dès lors réaliser le projet d'une université indépendante, pouvant révéler pour reprendre l'expression de Husserl le sens téléologique de la philosophie et de la science, ouvert en son aube en Grèce.

Nazi je le fus, selon ma propre éthique de la conviction, non pas à partir du nazisme lui-même. C'est pourquoi l'un de mes traducteurs français Monsieur François Fédier avait raison de dire dans une de ses lettres à Pierre Nora en 1987, que l'interprétation de M. Farias - interprétation d'ailleurs que les éditeurs allemands n'ont pas publiée et ceci sans aucun rapport avec moi-même - est "en tout cas absurde pour qui a lu attentivement Heidegger, et prend connaissance du nouveau dossier avec esprit critique".

Pour comprendre tout cet engagement, vous pourriez consulter l'entretien que j'ai donné au Spiegel, où peut-être moins problématiquement, je tente d'éclaircir cet engagement. Comme je le dis à un moment, tout ce que jai pu dire et écrire durant cette époque du rectorat "je ne l'écrirais plus aujourd'hui. Je n'ai plus rien dit de ce genre dès 1934".

Herr Laurendeau, si vous souhaitez d'autres renseignements, je me tiens à votre disposition, prenant toujours beaucoup de plaisir à dialoguer avec mes contemporains et ainsi à agrémenter mes promenades de la voix lointaine de mes correspondants.

Martin Heidegger

 

       

 

       

paull@yorkU.CA

      Monsieur le Recteur,

Franchement j'apprécie l'honnêteté de votre réponse. Je m'attendais à des circonlocutions jérémiadisantes à la Maurice PAPON, je trouve un exercice effectif d'auto-critique. Très intéressant et très utile. Je souhaite maintenant vous questionner sur certaines critiques ayant été apportées à votre pensée par un commentateur éminent dont je vous réserve la surprise. Malheureusement son texte, écrit initiallement en allemand (je n'ai pas la chance de savoir lire cette langue), existe en version francaise, mais je n'ai pas cette dernière sous la main. C'est donc en anglais que je vais devoir vous faire parvenir le fragment que je voudrais vous voir commenter. Lisez-vous cette langue, Monsieur le Recteur?

Paul Laurendeau
         
         

Martin Heidegger

      Monsieur Laurendeau,

Je n'ai pu vous répondre durant ces derniers jours, ayant été trés préoccupé par votre question. Je me suis repenché sur la difficulté du "national" tel qu'il apparaît dans mes analyses de Hömderlin durant les années 34-35, et sur la possible mécompréhension que ce terme pouvait avoir, et par ailleurs qu'il a eu au fil des interprétations de mes détracteurs.

Vous savez, l'anglais n'a jamais été une langue que j'ai pratiquée, le français beaucoup plus, du fait des séminaires auquel j'ai été invité, et des philosophes français que j'ai pu connaître ou lire, comme par exemple Sartre dès l'après-guerre.

Mais depuis 1976, le temps m'a été donné d'étudier un peu cette langue afin de mieux comprendre mon différend avec la philosophie analytique anglaise. C'est avec plaisir que je tenterai de lire l'article que vous me proposez, et que je ferai, si le propos est porteur d'une réponse, retour sur son fond.

Je vous pris, Monsieur Laurendeau, d'agréer ma considération distinguée.

Martin Heidegger