Dasein |
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| Monsieur Heidegger, J'ai certaines connaissances en philosophie mais aucun véritable savoir. Je me souviens de la première lecture qui m'a amenée vers vous «Chemins qui mènent nulle part». Sur-le-champ j'ai été ébranlée, cette écriture poétique - cela ne pouvait être qu'un effet du traducteur, me semblait-il - et cette étrange impression de comprendre tout en sachant en mon fort intérieur que je n'aurais pas su expliquer ce que je savais comprendre. Jamais philosophe, ne m'avait attiré dans un tel envoûtement. J'ai toujours vu en vous, un grand humaniste doublé d'un mystique. Aujourd'hui vous écrire est une joie inattendue. J'aimerais que vous preniez le temps de me parler du Dasein et de me dire en quoi il diffère de l'Inconscient freudien. Hélène Bergeron |
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| Monsieur Heidegger, Je vous écris à nouveau, car à bien y penser, je crois que mon interrogation sur le dasein et l'inconscient freudien peut sembler farfelu. Je souhaiterais donc vous dire pourquoi j'ai fait ce rapprochement et cela en vous citant. «Le sens de l'être, c'est le temps - cela signifie que l'être n'est pas quelque chose qui persiste, mais quelque chose qui passe, qu'il n'est pas présence, mais événement. Si l'on ose vraiment penser sa propre mort, on se découvre soi-même comme événement fini de l'être. Avec cette découverte, on atteint déjà quasiment le plus haut degré de transparence à soi-même auquel l'être-là puisse parvenir.» Étant donné que pour vous, l'homme peut comprendre l'être-là à partir de lui seul, peut-on se risquer à penser l'Inconscient comme ouverture? Au plaisir de vous lire, Hélène Bergeron |
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| Frau Hélène Bergeron, Non, votre question, loin d'être «farfelue», est des plus pertinentes. Depuis les années quatre-vingts de plus en plus de commentateurs de mon oeuvre se sont intéressés à ce rapport entre l'analytique existentiale du Dasein et l'inconscient freudien. D'ailleurs, d'après ce qui m'a été donné d'entendre de très bons travaux universitaires ont été écrits sur cette question, que cela soit en rapport avec Husserl, ou que cela soit seulement dans un questionnement de mes textes en rapport au travail freudien. De plus vous devez savoir que j'ai participé à des séminaires de psychanalyse, notamment et surtout de la psychanalyse qui a été élaborée à partir de la biffure du sujet opérée par le Dasein. Si j'ai mis du temps à vous répondre et si cette réponse n'est qu'une annonce d'un travail plus sérieux, plus prudent, c'est que j'ai peu de temps pour le moment à consacrer à cette correspondance, même si effectivement, elle m'intéresse au plus haut point. Toutefois, je vais commencer un répons, ouvrir le chemin du questionné, déceler la contrée de rapport à la psychanalyse freudienne. L'analytique du Dasein, premier pas de ma phénoménologie, s'élabore comme approfondissement de ce que Husserl a découvert: l'intentionnalité. Approfondissement, du fait qu'au lieu de rester dans le «cercle» d'une anthropologie, elle permet de reposer la question de cet être-là au sein de la question de l'être en général. Ainsi, même si l'ontologie fondamentale est manquée durant les années vingt, elle est indiquée à travers le Dasein, elle est esquissée, nous en avons la pré-structure. L'analytique du Dasein est ainsi du fait de son thème une critique radicale de la position du sujet conscient, à savoir du subjectum hérité de la tradition cartésienne du cogito. Le Dasein, n'est pas fondamentalement transparent à lui-même, et même plu, il est aveugle par rapport à son propre être, à ce qui lui est le plus familier (das Heimische), au sens où pris dans l'Umwelt, il est en déport, excentré de ses possibilités les plus propres (à savoir de ce qui se caractérise dans Sein und Zeit comme Geworfenheit) et de son ouverture au monde (Entworfenheit). Ce décentrement de ses capacités et de son ouverture se détermine comme le moment de la Verfallenheit. Ainsi l'analytique du Dasein met en évidence que ce qui est le plus propre du Dasein est au loin, considéré en fait comme étrangèreté (Unheimlichkeit) pour reprendre la traduction de Martineau, au point que le Dasein déterminé comme sujet mondain, anthropologico-historiquement sous l'insigne (Auszeichnung) du Gestell, prenne pour lui-même et comme familier ce qui n'est pas lui, mais qui est hérité de la strucuture cercitive de l'Umwelt. Ici on retrouve le thème freudien du familier et de l'étrangeté, à savoir son travail autour de la racine «heim». À n'en point douter, comme l'a perçu Jean Greisch dans Ontologie et temporalité, mon travail est en étroite relation avec Freud, car lui comme moi avons attaché nos efforts à déterminer cette part voilée, dérobée, du familier le plus propre, dans un déport faisant que le Dasein n'est plus en lui-même (Un-zu-Hause). Freud analyse cette difficulté notamment et surtout dans son article Das Unheimliche de 1919, mais il s'intéressait à cette difficulté depuis 1912-1913 Totem et Tabou notamment comme je vais le rappeler dans son cours de 1916-1917 Introduction à la psychanalyse. Ce qui est Unheimlich, c'est ce qui survient et vient court-circuiter le cours assuré, car légitimé par l'intentionnalité mondaine du sujet. Ainsi, Freud, pour entreprendre cette analyse va analyser des thèmes de la littérature, par exemple ce qu'on appelle «les forces occultes» (Geheimkräfte) qui se révèlent dans le sujet, au sens où le sujet (Ich) (s'auto-définissant sur la seule réflexivité consciente, architexturée par les strates hiérarchisées de l'Überich) voit apparaître en lui une voix (voie, qui ne peut être alors qu'un Wirbel), qui détonne sa certitude d'être, le confronte à une altérité qu'il ne peut poser comme étant lui-même. «Le profane se voit là confronté à la manifestation de forces qu'il ne présumait pas chez son semblable, mais dont il lui est donné à ressentir obscurément le mouvement dans des coins reculés de sa personnalité». Ce qui vient bouleverser le champ établi de la conscience est ainsi un appel (Anspruch) qui provient d'une contrée du psychisme qui n'est pas sous l'influence de la grille d'ordonnancement de l'Überich. Ce qui est étrangeté tient à un spectre, un revenant, ce qui a été castré, dès lors inaperçu et qui pourtant peut venir briser le sceau de l'autorité. Ce spectre cependant est-il déterminé? Est-il un flux pouvant être tenu dans une signification? Il ne semble pas, et c'est là ce qui m'intéresse le plus chez Freud: la définition de l'inconscient comme multiplicité inchoative, non structurée, et non tenue sous le principe d'une unité synthétique (je dois l'avouer Deleuze, philosophe français qui m'apparaît comme l'un des plus importants me semble des plus superficiels sur cette question de l'inconscient freudien): «Il n'y a pas dans ce système ni négation, ni doute, ni degré de certitude. Tout cela n'est introduit que par le travail de la censure entre ICS et PCS. (...) Dans l'ICS il n'y a que des contenus plus ou moins fortement investis. (...) Les processus du système ICS sont intemporels, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas ordonnés dans le temps, ne sont pas modifiés par l'écoulement du temps, n'ont aucune relation avec le temps» Métapsychologie. Ce qui surgit et se donne à la conscience comme étrangeté n'est autre que cette inchoation de l'ensemble de l'inconscient non pas en tant que cela apparaît comme possible objet de conscience mais en tant que cela se détermine comme insaisissable pour la conscience, immaîtrisable pour l'instance de refoulement. Dès lors, le signe de l'Unheimlichkeit n'est autre que l'angoisse (Angst) et non pas la peur. L'angoisse pour Freud, et j'ai choisi le même terme est une Urstimmung au sens où elle est «une énigme dans la solution devrait projeter des flots de lumière sur toute notre vie psychique» Introduction à la psychanalyse. Elle est déterminante en tant qu'elle est reliée à l'ouverture de l'ensemble des possibles liés à la naissance. «Le mot angoisse (du latin angustiae) fait précisément apparaître la gêne, l'étroitesse de la respiration qui existait alors comme effet de la situation réelle et qui se reproduit aujourd'hui régulièrement dans l'état affectif». Cette angoisse n'est pas phobique, mais elle est l'effet en retour du surgissement du refoulé en sa totalité comme indice d'un autre possible d'être au monde pour le sujet psychique freudien. On ne s'étonnera pas de retrouver dans mon oeuvre la même thématique. Oui, Freud a bien influencé mon oeuvre, toutefois, cette influence s'arrête au thème, et aux motifs, elle ne concerne pas mon approfondissement de la question husserlienne de l'intentionnalité. Effectivement pour Freud l'Anspruch qui brise le repos de la conscience protégée par le refoulement, n'est d'aucune façon ressaisi ontologiquement. Cet appel est celui d'une intériorité psychique, certes inchoative, mais qui appartient au niveau de sa thématisation à une anthropologie. Ici, lui-même est en retrait face aux analyses des contes, il ne voit pas le caractère ontologique de leur sens, comme j'ai pu l'apercevoir chez Hölderlin par exemple. Pour moi, l'Anspruch propre à l'angoisse et corrélativement qui porte comme signature l'Unheimlichkeit, n'est pas celui d'une intériorité restreinte au cercle anthropologique, mais est l'insigne même de l'être en tant que tel, à savoir est l'invite au dépassement d'une ontologie régionale en direction d'une ontologie fondamentale. L'angoisse n'est pas un thème psychanalytique, mais un thème ontologique que l'on retrouve aussi bien chez Kierkegaard, que dernièrement chez un poète juif que j'apprécie beaucoup chez Jabès. L'angoisse est ainsi, comme je la comprends maintenant, une charnière existentiale, qui est paradoxale pour toute rationalité comme l'a très bien perçu l'un de mes commentateurs français: à la fois détermination particulière de la Befindlichkeit et simplicité à partir de laquelle l'ensemble des Stimmungen peuvent s'ouvrir. Ainsi, et je m'excuse d'être si bref, si peu précis, j'ai bien une dette par rapport à Freud, mais cette dette ne signifie pas que je lui doive mon chemin, il m'a permis de trouver - c'est évident maintenant - les thèmes nécessaires au niveau anthropologique pour mieux approfondir mon ouverture à l'ontologie. J'espère pouvoir reprendre très prochainement ce répons, l'approfondir, mieux expliquer les rapprochements possibles et les distances qui se sont creusées. Votre dévoué Martin Heidegger |
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| Monsieur Heidegger, Vous m'avez éclairée et je vous en remercie vivement. Entre-temps, je me suis procurée «Le livre des marges» et «Le petit livre de la subversion hors de soupçon» d'Edmond Jabès, auteur que je ne connaissais pas. Hélène Bergeron |