Laurence
écrit à

Hatchepsout
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Salut à toi, Ô Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout, Dame Laurence, Salut à toi, Ô Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout! Que ta grandeur soit mille fois remerciée d'avoir accepté de t'abaisser jusqu'à moi pour apaiser ma soif de connaissances! J'espère ne pas trop fatiguer Nesa en t'adressant ce nouveau message. Quelle offrande pourais-je lui transmettre pour la remercier? Je suis contente d'apprendre qu'en un temps aussi ancien, une femme puisse être le roi. A mon époque, c'est quelque chose qui arrive plus souvent dans certaines contrées et devient presque normal. En revanche je crois que les peuples dont les frères et soeurs s'épousent se font de plus en plus rares. En effet, les médecins ont remarqué la chose suivante: lorsque les gens d'une même famille se marient entre eux pour conserver la pureté de leur sang, celui-ci est souvent altéré et les enfants ainsi engendrés souffrent de nombreux maux: débilité (dans le sens de faiblesse physique) ou faiblesse mentale par exemple. Les enfants les plus résistants sont ceux qui proviennent d'un sang mélangé. Pardonne ma curiosité, mais j'aimerais savoir si tu as aimé ton mari. Certes, tu as toujours su que tu devrais un jour le prendre pour époux, mais peut-on aimer la personne avec qui on sait de longue date que l'on doit se marier? Encore une question et puis je vais laisser Nesa respirer: je voudrais bien savoir ce que tu manges le plus souvent, et aussi ce que ton peuple mange, car il me semble que les habitudes alimentaires ont subi quelques modifications. Reçois mes respectueuses salutations, Ô vénérée Roi, Laurence Salut à toi Dame Laurence, Sache tout d'abord que je ne m'abaisse pas à te parler, tu t'élèves à recevoir l'enseignement de Pharaon. Lorsque le mortel côtoie le divin, ce n'est pas le divin qui perd son essence. Nesa se remet bien de notre conversation et je t'engage, pour son bien et le tien, à faire une offrande à Hathor. C'est une déesse puissante, une protectrice, mais elle revêt d'autres aspects et peut s'avérer redoutable. Je te suggère de danser pour Hathor, car elle a créé la danse et de lui offrir un bol de vin ou de bière, car elle est la maîtresse de l'ivresse et du désir. La théorie que tu m'exposes sur les mariages entre frère et soeur ne m'étonne guère et il est vrai que les souverains des pays voisins n'ont pas ce genre d'usages. Cela s'explique aisément par le fait que leur sang n'est pas de nature divine, comme l'est celui de Pharaon. Ainsi j'ai constaté que mon mari et frère, qui était issu d'un sang plus pauvre que le mien, puisque sa mère était une femme du harem, avait une constitution bien plus faible que la mienne. J'ai eu une forme d'affection fraternelle pour mon frère, mais on ne peut parler d'amour. Hathor n'avait pas choisi d'éveiller mon désir pour lui et j'ai rarement partagé sa couche. Je ne te dirai pas que je le détestais mais il me décevait. Il était chétif, incapable de faire montre de la puissance de Pharaon. Il passait son temps en plaisirs tandis que je m'intéressais à la gestion du pays et il s'est pris de passion pour une danseuse de basse extraction, une intrigante sans morale. Mais j'ai fini, avec l'aide de mes conseillers, par m'accomoder de cette situation et par lui offrir des occasions de tenir son rôle convenablement. Enfin, pour répondre à ta dernière question, je vais te conter le repas que j'ai pris hier soir dans les jardins du Palais, en compagnie de mon conseiller Senmout et de ma fille Neferourê. Un canard rôti au miel nous a été servi, ainsi que du poisson aux épices accompagné de lotus et de fèves. Nous avons également eu des fruits, frais et confits: dattes, caroube, persea, grenade, ainsi que des gâteaux de souchet au miel, que j'aime particulièrement. Du vin et de la bière nous ont été servis. Je vais devoir mettre fin à cet entretien pour aujourd'hui car je dois veiller aux préparatifs de la fête d'Opet, au cours de laquelle mon divin père Amon quittera sa résidence de Karnak pour se rendre auprès de son épouse Mout et de son fils Khonsou dans le petit temple de Ouaset. Veux-tu qu'à cette occasion je lui soumette une question pour toi? Puissent Amon et Hathor te protéger! Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Roi de Haute et Basse Egypte Salut à toi, Ô Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout, Je suis particulièrement touchée de recevoir l'enseignement de Pharaon. Il est toujours émouvant d'être ainsi touchée par la divinité. Suivant tes conseils, j'ai fait une offrande à Hathor sous la forme d'un bol de bière. En revanche, je ne me suis pas permis de danser pour elle, car ma grâce naturelle est plus proche de celle de l'éléphant que de celle de la danseuse! Il est vrai que mes pieds sont tordus depuis ma naissance et que je n'ai jamais pu danser. Ce qui ne m'a pas empêchée d'être heureuse et d'exercer le métier de mon choix (je suis scribe). Peux-tu me dire comment sont traitées, à ton époque, les personnes qui sont dans mon cas? Sont-elles ou non rejetées par les autres, ou bien encore tuées à la naissance? J'ai connu des pays où c'était le cas. Le repas que tu m'as décrit me paraît bien alléchant. Comme toi, j'apprécie beaucoup les gâteaux au miel. J'ai lu que vous mangiez volontiers du canard, mais je voudrais bien savoir si certaines nourritures -et particulièrement certaines viandes- vous sont sacrées. Ainsi, dans ma contrée, personne ne mange les chiens, alors qu'il sont très appréciés très loin de chez moi... Puisque tu me proposes de questionner le divin Amon par ton intermédiaire, j'aimerais lui demander: l'humanité disparaîtra-t-elle à cause de la bêtise des hommes? Je te remercie infiniment d'avoir accepté de poser ma question au divin Amon, et aussi de m'apporter ton enseignement. Longue vie à toi, Ô Pharaon, Laurence Dame Laurence, Recevoir de tes nouvelles m'a fait grand plaisir et je peux t'assurer que ton offrande a plu à Hathor car Nesa a semblé avoir plus de facilité à communiquer avec ton temps. La déesse ne saurait te tenir rigueur de n'avoir pas dansé car chacun offre selon ses possibilités. J'ai été étonnée d'apprendre ton métier et tu dois être fille d'une noble famille ou les temps ont bien changé. Le métier de scribe n'est exercé que par des hommes et peu de femmes recoivent une éducation qui leur permettrait de l'exercer. Je me l'explique par la volonté des hommes de conserver le pouvoir et l'écriture est le pouvoir car ce qui est écrit existe. À l'inverse, ce qui est effacé - et je fais ici allusion à ce que tu m'as dit concernant mes monuments - n'existe plus. Veille sur ce pouvoir que Thot t'a offert. Tu me demandes comment sont traités les enfants atteints d'une malformation et notamment de la tienne. Si tu demeurais à Ouaset, je t'aurais dit de te rendre à la Maison de Vie où des prêtres auraient regardé ton corps pour y distinguer la marque d'un dieu. Il n'y a pas de voie unique pour les enfants qui viennent au jour avec des différences et les chemins sont multiples. Un enfant malformé naissant dans une famille pauvre, loin de Ouaset, a peu de chances de survivre, de même qu'un enfant aux cheveux rouges, marqué du signe de Seth. Mais s'il naît à Ouaset, où l'on peut consulter des prêtres, un enfant portant, par exemple, les signes de Taouaret, la déesse hippopotame qui assure la fertilité, ou encore un enfant nain, son destin peut être tout autre. Pour ce qui concerne la consommation de viande, nous n'avons pas d'interdit mais la viande est un mets coûteux et tout le monde ne peut en consommer régulièrement. Nous évitons par contre de faire des offrandes de porc. C'est en effet sous la forme d'un porc sauvage que Seth creva l'oeil d'Horus. Enfin, tu apprendras que j'ai confié ta question à Hapouseneb, grand prêtre d'Amon, qui a inscrit sur les ostraca les réponses suivantes : - oui, - peut-être, - pour partie, - plus tard, - jamais. Lorsque la barque sacrée est partie de Karnak pour se rendre au petit temple, empruntant la longue allée des béliers, Hapouneseb attendit que les porteurs repartent de la première chapelle reposés, afin qu'ils aient toutes leurs forces. Il s'est avancé devant la barque du divin Amon et a déposé les ostraca à terre en se prosternant et en posant ta question. La barque a tangué, de droite et de gauche, avancé, repris sa place initiale, avancé de nouveau. Les porteurs chancelaient sous l'effet de la réflexion d'Amon. Finalement celui-ci a désigné deux ostraca et sa réponse est donc: Peut-être, pour partie. Voila une effrayante réponse qui semble indiquer que ton temps a oublié de préserver Maât. J'ai craint pour toi et recommandé ton Ba et ton Ka à Amon en lui faisant une offrande de Myrrhe, puisse-t-il te protéger. Vie, santé et force, amie lointaine ! Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Roi de Haute et Basse Egypte Salut à toi, Ô Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout. C'est avec beaucoup de plaisir que je reçois tes messages... et avec grand'crainte que j'ai pris connaissance de la réponse du grand Amon! En effet, les hommes sont devenus fous, même si je ne pense pas que l'anéantissement de notre espèce soit pour la prochaine lune. Cependant je suis très honorée que tu aies recommandé à Amon mon Ba et mon Ka. Pardonne mon ignorance, mais pourrais-tu m'enseigner ce que signifient le Ba et le Ka? En ce qui concerne mon métier, les temps ont effectivement bien changé! Je viens d'une famille où les femmes exercent un métier ayant un rapport avec l'écriture depuis trois générations! Il faut avouer que c'est plutôt rare: en effet, le travail des femmes s'est fortement généralisé, surtout depuis une génération. À mon époque, beaucoup de scribes existent car tous les enfants de ma contrée apprennent à déchiffrer les signes et à les écrire dès l'âge de six ans, qu'ils soient filles ou garçons. Lorsque les enfants ont les moyens de poursuivre de longues études, on leur offre dans la mesure du possible cette opportunité. Cependant ce n'est pas le cas dans toutes les contrées, loin de là! Chez moi, le pouvoir absolu des hommes vacille; ça les ennuie peut-être un peu, mais ils n'ont plus grand-chose à dire! En revanche, sur les rives du Nil par exemple, les femmes ont plus de mal à s'affirmer. Je ne comprends pas très bien ce que tu me dis à propos des monuments qui ont disparu. Je crois que Nesa doit confondre mes messages avec ceux d'autres correspondants. J'espère ne pas trop la fatiguer; aussi, vais-je mettre fin à mon message pour aujourd'hui. Longue vie à toi, Ô divin Pharaon ! Laurence Dame Laurence, Ton temps me paraît incertain si les hommes ne préservent plus Maât et s'ils ont perdu le sens de Ba et Ka. La description que je vais t'en faire te permettra certainement de ressentir ces éléments essentiels de ton être, ici et dans l'autre monde. Ton Ka, dame Laurence, est ton autre moi. Lorsque tu as été conçue, Khnoum a façonné ton corps et un double de toi qui est ton Ka. Nulle vie ne peut exister sans lui qui est la source de ta force vitale et, lorsque ta vie terrestre prendra fin, ton Ka voyagera vers l'autre monde, riche de ton existence. Ton Ba est d'une essence plus spirituelle. Il n'est pas lié à ton corps et lorsque tu partiras, il pourra revenir à sa guise dans le monde des vivants. J'ai à mon tour une question à te poser, dame Laurence. Si, dans ton monde, les enfants étudient l'écriture dès l'âge de six ans, qui aide leurs parents dans les champs? Comment nourrissez-vous la population si les mains manient le calame plutôt que la houe? Si vous avez résolu ce problème, alors votre monde ne doit pas être si vide de Maât. Enfin, j'ai questionné Nesa sur la confusion des messages. La pauvre est bouleversée car nous avons appris que l'on chercherait à faire disparaître mon nom des monuments. L'idée lui paraît certainement horrible mais je crois aussi qu'elle espère que la mission particulière que je lui confie lui vaudra le droit de faire figurer un titre lié à Pharaon dans sa tombe. Elle y pense d'autant plus que c'est une femme affaiblie par l'âge; même si j'ai donné des ordres pour qu'elle soit bien nourrie, je n'oublie pas qu'elle a plus de trente ans. Vie, santé et force à toi ! Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Roi de Haute et Basse Egypte Salut à toi, Ô Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout ! Je comprends parfaitement ta perplexité en découvrant mon message qui ne représente, hélas, que le pâle reflet de ce qui vit mon époque. Un très petit nombre d'hommes et de femmes travaillent la terre car il existe de très puissantes machines qui les aident à accomplir cette tâche. Au risque de te surprendre à nouveau, je te dirais même qu'une petite partie du monde produit beaucoup trop de nourriture, au point qu'elle en jette une grande partie, et que la plus grande part des populations de la terre ne peut pas en profiter. Il s'agit notamment de contrées trop pauvres pour s'offrir ces machines; en outre elles manquent généralement d'eau pour irriguer. La plupart du temps, ces pays ne sont malheureusement pas en mesure de nourrir leurs enfants, car ils se font manger par des pays plus riches. C'est le cas du pays où vit la petite fille que je nourris. Elle se porte bien, elle mange à sa faim et elle est heureuse de pouvoir enfin aller à l'école, ce dont elle rêvait. La plupart des hommes de mon temps ont oublié ce qu'était cultiver la terre. Dès que leurs ancêtres en ont eu la possibilité, ils ont quitté la terre pour gagner leur vie d'une manière moins pénible. C'est certainement grâce à cela que nous vivons en moyenne quatre-vingts ans. Cependant nous souffrons, je pense, de perte de mémoire. Nous oublions même le rythme du temps et des saisons, car notre vie n'est plus celle de la nature des choses. Par exemple nous ne nous levons pas grâce au soleil, mais grâce à des machines qui nous permettent de nous réveiller lorsque nous le souhaitons... ou plutôt, lorsque nous le devons! Nous avons oublié que l'amour était la plus belle des choses, et certains n'aiment qu'eux-mêmes et ne sont aimés de personne. Certains choisissent même de perdre la vie par manque d'amour. Nous oublions également de penser à ceux qui ont faim dans la rue. Même dans mon pays, je croise chaque jour une dizaine de misérables qu'il n'est pas possible à une seule personne de secourir. Beaucoup de personnes sont généreuses et se mettent à plusieurs pour leur porter secours en réunissant des moyens. Tu sais, beaucoup de gens réagissent seuls, sans leur roi, pour essayer de faire quelque chose. Mais tout cela n'est qu'une goutte d'eau dans le Nil sacré. Tu dois penser que nous sommes des êtres étranges, Ô divin Pharaon! Peut-être sommes-nous pétris par l'époque qui est la nôtre? Il est vrai que nos deux époques sont très différentes. Cependant, les êtres humains ont-ils vraiment changé? Il y aura toujours des hommes qui voudront accumuler des richesses à tout prix, et d'autres qui voudront secourir ceux qui sont malheureux. Au milieu, les autres... Ceux qui veulent toujours plus de richesses ne les emporteront pas avec eux dans l'autre monde. Je suis heureuse que Nesa se porte bien. Loin de moi l'idée d'accroître sa fatigue. Aussi vais-je mettre fin à mon message pour aujourd'hui. Longue vie à toi, Ô divin Pharaon! Laurence Dame Laurence, Ton message m'a plongée dans une grande perplexité, au point que j'ai cru que les fièvres s'étaient emparées de Nesa. Il est difficile de concevoir qu'un petit nombre d'hommes travaillent la terre pour en nourrir une multitude et encore plus incompréhensible d'imaginer qu'un peuple accepte d'être gouverné par un roi qui ne se préoccupe pas de sa survie. Quel est ce temps où l'enfant est nourri par une femme d'un autre pays? C'est un acte d'une grande bonté que tu accomplis là Dame Laurence et ton coeur, au jour du jugement, sera certainement plus léger que celui du roi qui gouverne le pays de ta protégée. J'espère que les hommes de ton temps se soucient encore de l'éternité qui les attend dans l'au-delà et que la longévité extraordinaire dont tu me parles ne les conduit pas à penser que leur passage dans ce monde est plus important que l'existence qu'ils connaîtront après leur mort. Un soir, j'ai demandé à mon Divin Père si les hommes de ton temps étaient plus heureux de ne plus cultiver la terre et s'ils songeaient à leur Ka et à leur Ba. Cette nuit-là, Amon m'a répondu en songe. J'ai rêvé de Seth qui, jaloux de son frère qui gouvernait un pays prospère avec son épouse Isis, avait conçu de l'assassiner. C'est ainsi que je vois ton temps Dame Laurence: des fils de Seth, des fils d'Osiris et des filles d'Isis, des hommes qui veulent posséder et qui aspirent au pouvoir dans cette existence et d'autres conscients de leurs devoirs et les acceptant. Je terminerai ce message en te donnant des nouvelles de Nesa. Elle se porte bien et est extrêmement flattée que tu fasses des offrandes pour elle. Je te remercie de te soucier de ma santé mais, rassures-toi, je suis de constitution robuste et d'essence divine. Vie, santé et force à toi, aimée de Maât ! Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Dame Laurence, Je ne sais que penser de ton temps. Je cherche Maât dans tes récits et ne la trouve pas. Je vois un si grand déséquilibre et je m'interroge sur ce qui a pu amener les hommes à oublier que leur temps sur terre n'est qu'un passage. Vous avez allongé la durée de ce passage en vous détournant de la terre. Quand les hommes de ton temps meurent, sans s'être préoccupés de préparer leur éternité, que leur restera-t-il? Ils ne connaîtront jamais le Champ des Souchets de Rê, ni le Champ des Offrandes. Et même s'ils parvenaient à y séjourner, ils ne comprendraient pas ce lieu. Les Egyptiens, du plus petit au plus grand, y cultivent la terre avec bonheur. Je crains Dame Laurence que les Dieux ne se soient détournés de vous, comme vous vous êtes détournés d'eux. Je n'ose m'ouvrir de cela à mon divin père Amon mais mon ventre se serre en pensant à Geb, qui créa la terre que les hommes de ton temps ne semblent plus respecter. Je frémis à l'idée des désastres que Geb pourrait provoquer devant tant de mépris. Je ne sais si les hommes ont changé, Dame Laurence, car à mon époque aussi il en est qui accumulent des richesses et cela est bien naturel, mais ils consacrent une grande part de leur fortune à préparer leur éternité. Je vais devoir achever cette missive, car je dois recevoir un ambassadeur du Mitanni et je désire préparer cet entretien avec mon conseiller Senmout. Je crains que ce petit ambassadeur soit une vipère cornue qu'on tente de glisser dans mon palais. Vie, santé et force à toi, Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Roi de Haute et Basse Egypte Salut à toi, Ô Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Il m'est bien difficile de répondre avec justesse à ton message. En effet, je ne sais précisément pourquoi mes ancêtres se sont détournés de la terre depuis si longtemps. Il me semble que c'est pour mener une vie moins rude et plus facile. Nous avons façonné des machines extraordinaires, les potions de nos médecins sont très efficaces, mais nous avons oublié ce qui fait la vraie valeur des choses. Sais-tu, par exemple, qu'aujourd'hui très peu de personnes savent reconnaître une simple fleur de haricot? Je suis très attentive à la vie des gens de la terre, car mon mari est issu d'une famille de cultivateurs et d'éleveurs. Leur vie n'est pas la même que la mienne, mais je les respecte et les admire! Bien qu'adorant le travail de la terre, mon mari a été contraint de s'en éloigner pour gagner sa vie. En effet, il est né avec une maladie osseuse qui l'empêche de faire ce dur travail. Il a beaucoup étudié et a choisi un métier qui consiste à rechercher des solutions pour conserver les arbres. Car tu ne sais pas tout, Ô grand Pharaon: les hommes abîment également la terre et les arbres, à cause de toutes les machines qu'ils ont inventées et qui, pour certaines, vicient l'air que nous respirons! Mais nos machines ne sont pas toutes maudites. Je voulais te parler d'une jolie chose qui m'est arrivée récemment et qui te concerne un peu. Je ne sais pas si je vais pouvoir m'expliquer suffisamment clairement, car nos deux époques sont très différentes, mais je vais essayer. La plupart des gens de mon époque possèdent une machine extraordinaire qui projette des images animées. Il existe en effet de nombreux scribes dont le travail consiste précisément à effectuer un grand nombre de dessins qui, montrés très vite les uns à la suite des autres, constituent une histoire. Nous appelons cela un dessin animé. Les enfants en sont friands et certains sont extraordinaires. Voici cinq couchers de soleils, j'en ai regardé un avec ma petite fille. Les personnages étaient dessinés un peu comme les vôtres, c'est-à-dire de profil et seules leurs ombres étaient animées. L'un de ces contes était consacré au Pharaon Hatchepsout. Je ne pense pas qu'il corresponde à la réalité, mais il était très beau. Tu étais représentée sans barbe, mais tu étais très belle et impérieuse. Un jeune homme n'avait pour tout bien qu'un figuier, mais celui-ci faisait mûrir des fruits délicieux, même en hiver. Jugeant que ce prodige n'était pas digne de lui mais de son puissant Pharaon, il t'apportait, chaque jour, une figue mûre dont tu te régalais. Pour le récompenser, tu lui offrais des objets précieux ou de l'argent. Le grand intendant du palais, jaloux, décida de se débarrasser du jeune homme. Il s'arrangea pour te faire croire à une infâmie de la part de ce pauvre garçon, afin que tu lui fasses couper la tête... et finalement le châtiment tomba sur lui-même et tu nommas le garçon grand intendant du palais. J'espère que l'ambassadeur du Mitanni s'est bien comporté, et je suis contente que tu puisses t'appuyer en toute confiance sur ton conseiller Senmout. Longue vie à toi, Ô divin Pharaon, Laurence Dame Laurence, L'histoire que tu as montrée à ta fillette, par ce curieux procédé d'images animées, est une invention, pourtant elle m'a permis de me souvenir de moments heureux. Comme tu le sais, j'ai épousé mon frère, sans amour, sans envie. Celui-ci a trouvé le plaisir dans son harem. Je suis devenue Pharaon, mais les femmes n'ont pas de harem. Notre ventre est le creuset où se forme le sang royal et on ne tolèrerait pas d'une reine, d'une régente ou d'une femme-roi qu'elle s'égare dans les bras d'un danseur. Le temps qui nous sépare et l'affection que je te porte, après toutes ces missives échangées, m'incitent pourtant à te livrer le récit d'un amour, car j'en ai connu un. Lorsque je suis devenue reine, j'étais une très belle jeune femme, au visage harmonieux, au corps souple et j'ai découvert la solitude jusqu'à ce qu'un homme issu d'une famille proche du Palais devienne mon conseiller. Il est resté près de moi, m'a appris à dompter mon tempérament pour résister aux intrigues de palais. Il a eu pour moi tous les talents, celui de conseiller avisé, d'architecte, de gestionnaire. Son visage avenant, ses manières agréables, sa douceur et son intelligence ont su gagner mon coeur. Aujourd'hui encore il est près de moi et j'espère qu'il m'accompagnera dans l'éternité. Quant à l'ambassadeur du Mitanni, il a été fort aimable et généreux, ce qui ne présage rien de bon. Je me souviens d'une ambassade semblable qui avait pour but de sonder l'humeur de mon peuple face à une femme roi, en vue de préparer une attaque. Tu le vois, Dame Laurence, ma vie est loin d'être reposante, mais Amon m'a comblée en m'offrant une existence aussi intense. Vie, santé et force à toi, Maâtkarê, Khenemet-Amon-Hatchepsout Roi de Haute et Basse Egypte |