Félix Grandet
écrit à

Harpagon
| Saumur, 12 septembre 1827 Bonjour, Père Harpagon, Mon notaire, Me Cruchot m'a parlé de vous il y a quelques jours et je vous remercie de m'avoir donné une telle occasion de rire. Que vous ayez été embarrassé avec cette grosse somme à garder provisoirement chez vous, je le conçois; que vous l'ayez enterrée dans votre jardin, pourquoi pas? Mais quelle est cette façon de vivre sans être sûr de personne, dans une maison où vous n'avez que des ennemis? J'ai été plus fin que vous, je le dis sans vanité; on ne m'a pas dit en quels termes vous étiez avec votre épouse, mais je n'ai jamais eu à me plaindre de la mienne dont je puis être sûr que tant qu'elle a vécu l'idée de me voler ne lui est jamais venue; quant à ma fille elle a été élevée avec de la religion, ce que vous n'avez sans doute jamais songé à faire, c'est-à-dire qu'elle a très tôt appris qu'il fallait respecter Dieu, qui est au loin dans le Ciel, et son représentant sur la terre, son père, qu'elle avait tous les jours devant elle. Maintenant que je commence à sentir le poids des infirmités, j'ai commencé à l'initier aux secrets de mes affaires, en lui disant de se rapporter à Cruchot, mon notaire, dont la probité m'est connue. Je ne parlerai pas de ma servante, sinon pour dire qu'elle est fidèle comme un chien et se ferait tuer plus tôt que de me laisser voler. Quant à votre avarice, elle est vraiment mal étudiée. On sait que la faim est mauvaise conseillère et je ne vois pas pourquoi j'obligerais ma maisonnée à des jeûnes perpétuels, alors que j'ai des fermiers qui m'apportent chaque semaine une provision suffisante de chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de blé de rente, et que je possède un moulin dont le locataire doit, en sus du bail, venir chercher une certaine quantité de grains et m'en apporter le son et la farine. Je vous quitte car j'entends venir ma fille Eugénie; il faut que je continue à l'initier à mes affaires: je sens que je n'en ai plus peut-être pour très longtemps mais je sais qu'après moi elle prendra soin de tout: elle sait qu'elle devra m'en rendre compte là-haut. Au moins si un écrivain veut s'amuser à décrire un de nous deux, je sais que ce sera vous et que je suis à l'abri de pareille mésaventure. Portez-vous bien, Père Harpagon, Félix Grandet Sieur Grandet, J'enrage de lire de tels propos! Néanmoins, mon esprit a cru ouïr quelque méthode pour conserver son or à l'abri de tous les regards indiscrets. Je me vois dans l'obligation de vous avouer à quel point votre soutien me serait précieux. Quel est donc ce secret qui maintient votre femme et votre fille loin de votre argent? La miséricorde s'est abattue sur ma personne, et les pendardes de femelles qui hantent la maisonnée se jouent d'un pauvre vieillard et le raillent sans complaisance aucune. Ces traîtresses n'envisagent que de faire les coquettes et dilapider les pistoles et les louis engrangés un à un, à la sueur de mon front, au moyen d'un pénible labeur. Imaginez-vous les rubans et les étoffes qu'elles se procurent sans compter! La pratique de l'usure n'est point une occupation de tout repos et il demande un certain talent à qui voudrait faire fructifier son or. Par tous les diables, je me meurs depuis l'annonce de cette fâcheuse nouvelle, et sans doute pourrez-vous comprendre, vous qui semblez adorer l'argent, la raison d'un tel état de faiblesse… Ma fille a reçu l'éducation religieuse des Jésuites, mais c'est au couvent qu'elle devrait terminer ses jours, si le Seigneur Anselme, qui devrait arriver céans, n'avait accepté de la prendre en épousailles. Quant à mon traître de fils, son goût invétéré pour les dépenses n'est pas emprunté à mon caractère, et sans doute le tient-il de ma défunte épouse. J'ignore de quel endroit vous daignez m'écrire, père Grandet, ni comment vous fûtes informé de mon infortune, mais je vous en conjure, au nom du Ciel, instruisez-moi des préceptes qui firent votre fierté et votre fortune. Croyez-vous sincèrement qu'un écrivain profiterait des malheurs d'un barbon désargenté de mon espèce? Sans doute votre cas est-il plus analysable, car le vice qui vous ronge n'est différent du mien que dans la méthode employée pour conserver l'argent. Je vous prête mon amitié, Harpagon |