Sébastien
écrit à

Harpagon
| Bien cher Monsieur, Je m'incline respectueusement jusqu'à vous, au point de presque me rompre les côtes. Voilà, je me nomme Sébastien, je suis responsable en résistance matérielle et je voudrais savoir s'il vous est déjà arrivé de tomber amoureux. Il a bien fallu que vous éprouviez un petit quelque chose pour la mère de vos enfants, j'imagine. Sans quoi ils ne seraient pas là! Si je vous pose cette question, c'est que j'aime moi-même d'une brûlante ardeur une jeune femme qui a autrefois passé une grande partie de sa vie sur son balcon à écouter les belles paroles d'un galant. L'homme qu'elle aimait n'est plus de ce monde; elle s'est enfermée dans un couvent, refuse d'en sortir et de croire à l'authenticité de mon amour! Comment faire, Ô illustre Harpagon, comment lui faire comprendre ma flamme? Que lui dire pour être enfin aimé d'elle? Je suis à bout de forces, je n'en puis plus! Pour l'amour du Ciel, Ô Monseigneur, aidez-moi! Votre serviteur, Sébastien Sieur Sébastien, Quel diable de fantaisie est-ce donc là? Diantre! Aimer une jeune femme? Maudit soit le misérable qui vous eût mis en tête pareilles sornettes! Les femmes ne s’intéressent qu’à l’amour de nos louis d’or! Prenez garde, écervelé que vous êtes! Quel plus beau sentiment existe-t-il que l’adoration que nous portons aux louis, aux ducats, aux écus et aux pistoles? Ce sont les seuls êtres incapables de duperie ou de manigance! Nous pouvons les chérir sans crainte d’être volés! Les femmes ne sont que des coquettes dont l’habile distraction est de dilapider l’argent de leur mari! Voyez-vous l’innocent! Et si j’eus par le passé, et encor’ ce matin même, quelque penchant pour un frêle tendron, c’est que je m’étais auparavant assuré de sa candeur! Et si celle-ci eût préféré dépenser sans compter, j’aurais abandonné les parades amoureuses depuis belle lurette, en dépit d’un cuissot charmant qu’il me fit entrevoir! Cependant, un cas non dépourvu d’intérêt se pose ainsi à nous! Si d’aventure la jeune femme dont vous discourrez eût aimé un autre homme, sans doute lui eût-il laissé quelque bien en guise d’alliance! Devisez donc sur ce sujet en compagnie de votre belle, et si par bonheur son cœur était rempli d’un or véritable, il y aurait sans doute matière à négocier des épousailles! Dans le cas contraire, abandonnez votre belle au profit d’une âme dévouée à son mari et à Dieu, reniant l’argent comme la pire des ignominies! Je vous prête mon amitié, Harpagon |