Florence
écrit à

Harpagon
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Monsieur, Comment? Dame Florence! Enragez donc, radin, vieux bougre. Vos écus, je les garde et je ne vous les rendrai jamais. Je n'ai pas de pitié pour votre vieillesse ni pour vos jérémiades. D'ailleurs, je n'ai pas plus de cœur qu'une pierre au bord de la route, c'est tout dire! Vous me demandez comment sont vos écus et votre cassette? Comment le saurai-je puisque la cassette, après que je l'aie vidée de son contenu, a été détruite par mes bons soins? Ne soyez pas fâché, Harpagon. Prenez cet évènement comme une bonne thérapie qui vous guérira de votre radinerie et de votre méchanceté. Fouillez-moi, vous ne trouverez rien. J'ai tout mis à l'abri, en attendant que la tempête se calme et que, de guerre lasse, vous renonciez à votre trésor. Et si tel n'était pas le cas, ce serait au bord de la tombe que je signerai votre cercueil. Laissez-moi baiser votre main, mon cher. Florence Me baiser la main? Pendarde! C’est celle de Dieu et son impitoyable jugement que vous allez caresser! Allez au diable, traîtresse, je vous maudis pour vos pêchés jusqu’à la fin des temps, et je vous souhaite un trépas long et douloureux! Vous venez de commettre le plus absolu des crimes, la plus vile des trahisons, le plus inexpiable des pêchés! Damnées soient les femmes de votre sorte! Mes dix mille écus, mon pauvre argent, mon cher ami! Comment pourrai-je vivre sans toi? Je n’ai plus que faire au monde, et j’entends le glas qui sonne ma dernière heure… Vous usez de termes dont j’ignore le sens et l’existence: «thérapie?» «radinerie?» Sorcière! Hérétique! C’est au bûcher que votre âme devrait brûler! Vous serez au trou avant moi, la rancune me tiendra en vie pendant longtemps, croyez-moi! Je vous bâillerai par les oreilles, vrai gibier de potence, raisonneuse, coquine, pendarde! Pourtant, vous semblez si peu connaître le contenu de ma cassette que le trouble se pose dans mon esprit et je ne sais si vous dites la vérité ou si par une imposture maligne vous n’iriez pas prétendre quelque crime que vous n’avez point commis… Donnez-moi des preuves de votre acte et je m’en remettrai à Dieu pour qu’il vous punisse. À terre! Baisez moi les pieds plutôt que la main, et implorez mon pardon… mais vous ne l’obtiendrez jamais! Harpagon Un trépas long et douloureux? Mais, voyons, ami Harpagon, au contraire! Le Bon
Dieu me remerciera sans fin de vous avoir donné une bonne leçon en vous
soustrayant vos écus. Car la cassette et son contenu sont la source de tous vos
ennuis, et je suis persuadée que ce que j'ai fait là ne peut que vous rendre
service.
La rancune vous tiendra en vie, et moi, ce qui me tiendra en vie, c'est la chaleur et le bonheur que me procurera tout votre argent. Vous me demandez une preuve de mon acte? Mais, Harpagon, la question est simple. La cassette, l'avez-vous sous la main? Non, n'est-ce pas. Et si vous ne l'avez pas, c'est que quelqu'un d'autre jouit en ce moment même de son contenu si précieux... Vous suivez le raisonnement... ou dois-je vous faire un dessin? Vous êtes si idiot, que je me demande encore si vous me croiriez avec un dessin! Cessez donc de m'injurier, vieux bouc grincheux. Vous n'oseriez pas porter la main sur moi. Inclinez-vous devant ma supériorité en cet instant précis où se découvre, devant le monde et les spectateurs, le pauvre Harpagon, dépouillé, décharné, et qui pleure la perte d'un bonheur aussi futile qu'éphémère... Quant à votre pardon, je m'en moque finalement. Et sachez que si je mets un genou à terre, c'est seulement lorsque j'attache les lacets de mes chaussures. Votre éternel cauchemar, Florence Comment? «Ami»? Vous moquez-vous? Harpagon n'a pas d'amis, et quand bien même en aurait-il, ils ne seraient pas de votre espèce, intrigante, diablesse, sorcière! Vous provoquez mon trépas sans sourciller, vous raillez un pauvre barbon dénué de toute force physique et, par-dessus tout, vous enlevez l'enfant que je chéris le plus au monde! Je maudis votre âme et celle de vos descendants sur dix générations et même au-delà, pendarde! Vous parjurez la bienveillance que vous accorde Notre-Seigneur! Il saura pétrifier votre sang vers un repos éternel… et quand je dis «repos», c'est un doux euphémisme! Ne croyez pas que les Enfers vous seront paisibles, ce sont les pieds dans des braises ardentes que vous expierez vos fautes, piquée par les fourches des démons du Tartare, dépecée par un Cerbère avide de sang et de chair, aussi pourrie soit-elle! La source de mon ennui, comme vous osez l'affirmer, n'est pas la présence de mon argent, mais son absence, sa substitution, sa dilapidation! Une femme, une simple femelle, une carogne tout juste bonne à procréer des misérables de son rang, ose se mesurer au courroux d'Harpagon! Approchez-vous, vous verrez si je n'ose porter la main sur vous! Mon bâton en a connu des impertinentes de votre espèce, et l'épuisement ne le guette guère! Il saura vous soumettre, et ce n'est pas à genoux que vous finirez, mais écrasée lamentablement sur le sol, étouffée par la douleur des coups et de la rédemption! Retournez donc à vos fourneaux, vos marmots et vos chiens! Cessez de dévorer le bien des autres pour faire la coquette et mettre en valeur des attraits «futiles» que seuls les satyres sauraient discerner chez les créatures de votre sorte. Vous osez faire encore la raisonneuse? Mes menaces vous remplissent-elles d'effroi? Qui prouve à Harpagon que vous détenez sa cassette? Il l'a perdue, certes, mais aucune preuve ne permet de lui garantir que vous la détenez, coquine! Une de vos compatriotes m'a affirmé que La Flèche avait dérobé ma cassette! Il me faut quérir la justice, des commissaires, des bourreaux, et je ferai pendre tout le monde par votre seule faute! Cruelle sauvagesse! Harpagon Mon pauvre Harpagon... Si vous n'avez pas d'amis, c'est justement parce que personne ne veut de vous et pas le contraire. Mon amitié a un prix élevé, et je peux vous dire que grâce à vous, ce prix a désormais doublé, voire triplé! Vous saisissez? Et si vous êtes dénué de forces physiques, comment pourriez-vous me rosser de la façon que vous me dépeignez? Croyez-vous que je me laisserais faire? Trèves de plaisanteries. De peur de vous affaiblir davantage, je vais vous laisser en paix. Vous savez quoi? Pour vous guérir de votre folie pour l'argent, vous devriez faire élaborer des écus en chocolat. Peut-être que ce genre de thérapie ayant pour but de guérir le mal par le mal vous ferait beaucoup de bien... Sait-on jamais... Au revoir, Monsieur! Le rideau se ferme et les spectateurs me voient triomphante, tandis que vous, petit vieillard cynique et méchant, vous n'attirez plus leur regard, et si regard il y a, ce sera un regard apitoyé et amusé de tant d'aberrations et d'exagérations... Florence Damnée Florence, Quelle comédie jouez-vous donc là? Des spectateurs dites-vous? Ma maisonnée aurait-elle eu vent de mon affaire? Pendards de valets et de servantes! Ils se divertissent de l’infortune d’un indigent vieillard! Mais je vous bâillerai tous par les oreilles! Au bout d’une corde, vous dis-je, et il est inutile de vous repentir, votre impudence à mon égard n’aura su qu’éveiller un courroux sacré! Oui je suis pauvre, et par votre faute encor’! Voilà bien une vérité que je ne saurais démentir… Je me meurs… Je vous en prie, je vous en supplie, rendez-le moi sans vous fouiller, rendez-moi ce que vous m’avez pris… Je me meurs au fond du trou laissé par ma chère cassette, ma tendre amie… Comment peut-on être assassiné de la sorte? Quelles sont ces mains par lesquelles Harpagon va périr? Qu’ouïs-je? Du chocolat? Mais Anne d’Autriche, qui assura la Régence à la mort de son défunt mari Louis XIII, vient à peine d’importer ce mets en France! Se procurer un produit d’une telle rareté est hors de prix! Ce sont des gâteries superflues qui coûtent bien trop de pistoles pour les honneurs qu’on lui fait! Voulez-vous que je meure une seconde fois? Seuls les nobles pourraient y trouver un plaisir raffiné, pas un pauvre bourgeois atteint de fluxion… Cependant, j’ai cru deviner que vous devisiez à propos de transformer ce cacao en or? Vous moquez-vous? Maudite créature, quelle est cette alchimie qui vous permet de prétendre à un tel miracle? Par tous les diables, vous périrez dans les Enfers, vous et vos dons de sorcellerie! Mais… comme je suis déjà mort… venez céans, je vous prie, et accordez-moi un peu la recette de votre magie… Assurément, je vous laisserai jouir de ma cassette à la condition que vous me donniez votre secret… J’en appelle à la Grâce du Ciel… Je vous en prie… Je n’en puis plus… je n’ai plus que faire au monde, vous m’avez arraché la peau et rongé les os… De par tous les diables, ma requête est honorable et mon marché assez honnête pour que votre réponse soit favorable… J’enrage, Dame Florence, d’implorer ainsi votre personne… La peste soit des femmes et de leur maudite raison… Vous faites les coquettes et les savantes, mais sans la connaissance de vos livres, vos hérésies ne dépasseraient pas le billot de nos cuisines… Harpagon Pauvre Harpagon, Te voilà suppliant, à mes pieds. Tu me ferais presque pitié, tu sais. Ton trésor, je vais le donner aux pauvres, car l'argent ne fait pas le bonheur. Il est source de tellement de problèmes et de guerres que finalement il ne m'intéresse plus. Mais comme tu l'as lu, je ne te le rendrai pas. Je t'enseignerai l'art de fabriquer des écus en chocolat, et ton esprit se détournera de cette obsession incessante qui t'habite jour et nuit. Il paraît que le chocolat est bon contre la dépression. Cela te fera beaucoup de bien, crois-moi. Le spectacle dont je te parle, c'est le théâtre de la vie. Cette scène, où l'on joue son existence. Cette scène où se déroulent nos joies et nos peines à la face du monde et face aux regards des gens. Tu fais, comme moi, partie de ce monde, mais si tu veux être plus heureux, il faudra modifier quelque peu ton scénario! Florence Dame Florence, Impudente! Sachez qu’Harpagon ne donne rien, pas même sa reconnaissance! Coquine! Me réduire de la sorte à de basses suppliques? Moi? Vous moquez-vous? C’est un marché honnête que je vous présentais! Un avouable échange de procédés! Une loyale compensation pour l’enseignement que vous m’auriez prodigué! Impertinente! Mon or aux pauvres? Vous m’avez pris mon cher argent et démuni de tout! Voilà, face à vous, l’indigent auquel cet argent rendrait la vie! Celui qui n’a jamais profité d’un tel bien ne saurait en faire un usage décent et dilapiderait mon trésor en des étoffes et rubans superflus! Octroyer de la sorte des écus honnêtement acquis! Au premier scélérat venu! Pur sacrilège! Comment? Fabriquer des écus en chocolat? Traîtresse! Ce procédé ne m’importe guère et je n’ai cure de vos chocolats… Mais l’alchimie, icelle dont vous devisiez, le cacao transformé en or, est la seule connaissance digne de mon intérêt! Or, vous avez voulu vous jouer d’un barbon désargenté et ne m’apporterez guère ce miracle! Pendarde! Eh quoi? Impertinente! Comédienne! Jouez plutôt dans les farces grotesques de Monsieur de Molière! Vous subirez le sort réservé aux Scaramouche, Matamore et autre Pulcinella! Un trou creusé pour les chiens constituera la couche de votre éternel repos! Je ne suis point homme à souffrir vos ineptes pantalonnades! Je soupçonne que vous vous jouiez de ma personne et de ma cassette depuis fort longtemps déjà! Ignominie sans nom! Désormais, vos billevesées ne trouveront plus de grâce à mes yeux. Si fait, je vous en remets au courroux de Dieu et à celui de mon bâton, pendarde! La potence est prête et votre cou caressera bien vite sa corde, foi d’Harpagon! Harpagon Mais, cher et tendre ami Harpagon, Vous me mentez! Traître, menteur, pendard, le coquin c'est vous! Bien entendu qu'Harpagon donne quelque chose, même si cela est considéré comme négatif. Vous ne voyez pas ce dont je veux parler? Quand vous parlez de me frapper, vous parlez bien de votre force que vous emploierez contre moi, non? Donc, quelque part, vous me donnez quelque chose de vous! Ah! Ah! Je vous ai eu, vieillard sénile. Un marché honnête? Vous, honnête? Attendez, je frotte mes petits yeux. Je relis. Vous vous considérez comme honnête? J'en pleure de rire, Monsieur. Il est vrai néanmoins que les pauvres ne mériteraient pas votre or durement acquis. Je vais donc finir par le garder, et je m'offrirai de temps en temps des mets succulents et des bijoux hors de prix. Vous avez raison, je suis une comédienne, mais une comédienne qui sait qu'elle joue. Tandis que vous, cher Harpagon, vous êtes sûr d'être dans le drame le plus absolu, alors que finalement le rideau se fermera un jour ou l'autre sur vos yeux fermés par votre égoïsme... Florence Comment? «Mon ami»? Derechef? Impertinente! Harpagon n’est l’ami de personne, combien de fois devra-t-il vous le répéter, pendarde?! L’amitié se donne, or je ne donne rien, ni mon bien, ni mon amitié, pas même mon âme! D’ailleurs la vôtre est déjà remise au diable puisque votre sorcellerie a poussé le vice jusqu’à me dilapider mon cher argent! Soyez maudite selon la volonté du Ciel! Et quand bien même n’auriez-vous pas volé ma cassette, vous expirerez cent fois pour votre duperie! Charogne! Quant aux coups de bâton, ils constituent le salaire dont jouissent mon cuisinier-cocher, mes laquais et mes servantes. Je m’en tire à bon compte et économise de la sorte un certain nombre de pistoles sonnantes et trébuchantes! Que ces vilains soient satisfaits des égards que je leur porte! Si je ne me faisais sentinelle pour épier leur odieuse conduite, ils dilapideraient mes louis en livrées, avoine et précieux mets! Les pendards m'arrachent les ailes et me rognent les os! Qu’on les égorge et qu’on les pende sans nul procès! Vrais gibiers de potence! Coquine! Vos «nobles» intentions se révèlent finalement intéressées, puisque la seule vue de mon or vous pousse à le dilapider en cailloux et cuisine onéreuse! «Donner aux indigents» ânonniez-vous? Vos paroles charitables s’échapperaient-elles soudainement? Traîtresse! Votre comportement est plus vil et plus méprisable que le mien! Mais le bourreau saura rendre justice avant la fin du jour! Que les Enfers damnent votre âme et abattent sur vous leur courroux! Harpagon |