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Matthieu Fesse, dit Géronte 
écrit à
Harpagon
Harpagon


Je compatis, j'ai été volé moi aussi


    De passage à Paris, Sire Harpagon, j'apprends votre épouvantable malheur et que vous avez chassé votre fils de chez vous; puisse la sage décision que vous avez prise vous consoler un peu d'une perte aussi cruelle, même si ce sont là des douleurs que rien ne pourra jamais apaiser.

Les enfants, en effet, sont bien une race maudite que la sagesse conseillerait d'étouffer au berceau. En les accueillant chez nous, c'est comme si nous ouvrions notre porte à tous les voleurs de la création. Ces coquins ne songent qu'à nous expédier dans l'autre monde pour mettre la main sur notre argent, ce doux fruit de nos entrailles, et le dilapider avec des femmes perdues de moeurs.

J'ai honte de ce qui m'est arrivé, mais à un ami comme vous je le confierai tout de même. Mon fils s'était coiffé d'une Égyptienne, une de ces vagabondes qui errent par l'Europe avec leur tribu, mais ceux qui la possédaient exigeaient qu'il leur versât cinq cents écus pour la lui abandonner. Il me fait alors savoir par Scapin, son domestique, qu'il est monté par trop de confiance dans une galère turque, que le capitaine a fait lever l'ancre et qu'il me réclame maintenant cinq cents écus, faute de quoi il emmènera mon fils et le vendra esclave en Alger. Je hurle de douleur car, enfin, que diable allait-il faire à cette galère? Moquez-vous de moi maintenant, je ne sais quelle tendresse criminelle m'a fait remettre à ce valet impudent la somme qu'il me demandait. Je la lui donne donc et maintenant voilà la ville au courant du tour qu'on m'a joué. Je suis la risée du public et plus personne désormais ne voudra me croire impitoyable.

Un instant j'avais cru pouvoir rentrer dans mon bien après qu'on eut découvert que cette jeune Égyptienne était la fille de mon meilleur ami, enlevée tout enfant par ceux qui l'avaient vendue. Je redemande donc au père de me rembourser la somme; ne voilà-t-il pas qu'en retour il me met en demeure de lui restituer deux cents pistoles pour une mienne fille que je croyais morte et qui s'était retrouvée elle aussi? Le fils de mon ami était tombé amoureux d'elle sans savoir qui elle était et il avait soutiré cette somme à son père pour l'entretenir.

Chassez le fils, chassez la fille, vous ferez toujours bien. Et quand cette Marianne sera dans votre lit, mettez en nourrice tous les enfants qu'elle vous pourrait donner: j'en connais de fort obligeantes et vos enfants seront bien fins s'ils savent en échapper.

Je compte vous voir ces jours-ci pour parler affaires: on ne saurait rien confier au papier. Les commis qui les portent ne cherchent qu'à nous voler.

Croyez aux sentiments que j'ai à votre égard.

Matthieu Fesse, dit Géronte



Sieur Géronte,

Ami? Harpagon ne s'embarrasse point d'amis qui ne lui apporteront mieux que des irritations et des paroles insignifiantes! Peu me chaut votre embarras!

Mon esprit est suffisamment troublé par des événements inattendus pour accorder quelque égard à vos sornettes! De telles futilités ne sauraient me détourner de mes investigations! Comment diantre avez-vous eu vent de mon courroux envers ce traître de Cléante? Est-ce pour mieux me dépouiller que vous voici espion de mes affaires? Maraud! Tant de prévenances à mon égard ne sauraient tromper mon esprit et je devine quelque fourberie de votre part derrière de tels propos!

Les enfants ne sont que sources d'ennuis et de déception, et plût au ciel que je n'en eusse point élevé! Je trouve à marier ma pendarde de fille sans dot, et voici Valère qui me conte que l'amour d'une personne est la noble raison du mariage! Comment diantre peut-on raisonner de la sorte? De quelle coquetterie la coquine pourrait-elle encore user une fois mariée? Les rubans et les étoffes onéreuses dont la voilà lardée depuis les pieds jusqu'à la tête ne sont que l'apparat des intrigantes et des filles publiques! Il m'en coûte vingt pistoles qui pourraient me rapporter quelque intérêt, une fois placés au denier douze. N'ai-je point assez de mes aiguillettes pour attacher mes haut-de-chausses?  Mais je leur en bâillerai à tous par les oreilles!

Ces vilains dilapident un père et l'abandonnent au fond de son trou, indigent, sans argent!

Permettez-moi de vous dire à quel point votre sottise m'effraie! Sieur Géronte, votre crédulité hérisse mes poils! Un père ne se fait point berner de la sorte et j'enrage de lire une duperie aussi facile que celle que vous exposez en ces lieux! C'est être bien sot que d'accorder autant de crédit aux paroles d'un fils! «Que diable allait-il faire dans cette galère?», dites-vous? C'est une question à laquelle vous auriez dû réfléchir avant que de vous faire berner de la sorte!

Je vous prête mon mépris et ma condescendance! Ne vous avisez pas de mettre les pieds en ces lieux! Mes valets sauraient vous en chasser promptement!

Harpagon
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