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Ivan Drésamair 
écrit à
Harpagon
Harpagon


Insultes envers un honnête homme


   

Cher Harpagon,

Je me permets de vous déranger car je suis en ce moment fort perplexe et j’ai besoin d’une personne qualifiée dans le domaine de l’avarice pour me renseigner. J’ai ouï dire que vous entreteniez une passion pour ainsi dire fusionnelle avec l’argent, à tel point que ce dernier, sans perdre sa valeur utilitaire, est devenu pour vous un compagnon de tous les jours, un ami de chaque instant, une bouée pour les éventuels naufrages de l’existence. C’est pourquoi vous me paraissez fort bien placé pour m’aider à apporter une solution au petit tracas qui me mine depuis quelques jours.

Je vous expose le problème, avec la plus grande des simplicités. S’il est vrai que j’ai moi-même un goût prononcé pour la monnaie (je préfère en effet voir mes coffres déborder plutôt que d’entendre leur panse crier famine), je n’ai pour autant jamais été avare de compliments et de tendresse, surtout envers les représentantes du sexe dit faible. Je compense ainsi ce que je ne puis leur offrir de mon porte-monnaie en les flattant de mots ou de gestes choisis. Et comment en suis-je remercié ? Eh bien, de la pire des manières, mon cher! Jamais elles ne louent mes présents d’affection, pourtant venus du plus profond de moi-même et de ma sincérité la plus intime! Au lieu de cela, je m’entends dire que je ne suis pas assez prodigue de mes biens, et que si je veux aimer vraiment la gent féminine, c’est à coup d’écus sonnants et trébuchants que je dois m’y employer! C’est ainsi que l’on me dit radin alors qu’il n’y a pas plus prolixe que moi, du moins en flatteries. Mais où est donc passée la femme coquette, celle que l’on poudrait, que l’on coiffait, que l’on vêtait des heures entières seulement pour caresser l’espoir de se voir adresser un simple: «Vous êtes en beauté, très chère»?

Harpagon, vous qui devez subir ce genre d’insultes au quotidien, vous dont la valeur n’est reconnue que du cercle fermé des gens de bien, aidez-moi, je vous en prie. Quelle est donc l’attitude à adopter face à ces manants? Que donc répondre à ces fats qui ne voient en moi qu’un bourreau des finances? Où diable envoyer ces maroufles dont le seul dessein est de dilapider une maigre fortune durement acquise? Éclairez-moi de vos lanternes, faites-moi partager votre expérience. Je vous en serai mille fois reconnaissant (et cela vaut bien toutes les traites du monde!).

En espérant avoir le bonheur de vous lire, plaisir gratuit et ô combien bénéfique, je vous adresse mes plus sincères salutations.

Ivan Drésamair


Sieur Ivan,

Comment diantre voulez-vous qu'un être de la pire espèce puisse répondre à vos nobles attentes? Nenni, Monsieur, nenni! Ah! Charognes! Les femmes de  notre époque ne prétendent plus chérir et honorer leur mari, l'argent est leur seul attrait! Si fait ! Elles dilapident votre bien jusqu'au dernier denier pour ajuster rubans et perruques! Voilà un somptueux équipage, me direz-vous! Mes aiguillettes suffisent à attacher un haut-de-chausse, et les cheveux de mon cru ne me rendent pas plus mauvais homme! Elles jouent les marquises, mais gageons qu'elles ne disent mot de leurs extravagances financières à leur mari! Que le courroux du Ciel les maudisse jusqu'à la dernière génération! Par tous les saints –j'ose omettre ici les saintes– que justice soit faite! Ô Ciel! Ces pendardes refusent de se soumettre à nos nobles et tendres attentes, quand nous agissons avec tout le soin qu'il nous est possible de prodiguer! Comment diable sont faites ces traîtresses?

Ô mon cher argent, mon cher ami, tu ne m'appartiens plus et si je me meurs, c'est là l'objet d'une pucelle! Par tous les diables, quelle épargne considérable pourrions-nous faire sans ce goût immodéré pour les robes et les jupons! Leur place n'est-elle point en cuisine, ou aux écuries, aux côtés de maître Jacques et de Dame Claude? N'a-t-on vu de la sorte des traîtresses qui ne voient dans le mariage qu'une occasion de dépenser les pistoles de leur mari? Est-ce bien là le rôle de ces pendardes de faire les coquettes? Je suis bien aise de vous entendre ici quereller de la sorte l'objet de vos feux dont le charme est à la hauteur de ses intérêts. L'usure, Monsieur, demeure le seul moyen de pallier de telles extravagances qui dilapident aussi bien les maris que les pères, fonction à laquelle je réponds aussi céans… Et ce n'est qu'au denier vingt-trois que je prétends prêter en toute générosité mon noble bien.

Mais j'y songe, n'êtes-vous point espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits ne cherchent qu'à accroître ma douleur?  Sortez, avant que je n'aille quérir la justice! Ah, maraud, tes paroles résonnent comme des coups de bâton dans mon cœur! Misérable! Scélérat! Ton dessein n'est-il pas de me dérober mes dernières pistoles? Va, mon bien m'est aujourd'hui enlevé, et ton goût pour ce cher argent révèle une perversion de la pire espèce! Que la peste vous étouffe!

Mon esprit est troublé. On m'a volé mon bien et sans lui il m'est impossible de vivre…

Je ne vous prête pas le bonjour.

Harpagon

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