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Cher Harpagon,
Je me permets de vous déranger car je suis en ce moment
fort perplexe et j’ai besoin d’une personne qualifiée dans le domaine de
l’avarice pour me renseigner. J’ai ouï dire que vous entreteniez une passion
pour ainsi dire fusionnelle avec l’argent, à tel point que ce dernier, sans
perdre sa valeur utilitaire, est devenu pour vous un compagnon de tous les
jours, un ami de chaque instant, une bouée pour les éventuels naufrages de
l’existence. C’est pourquoi vous me paraissez fort bien placé pour m’aider à
apporter une solution au petit tracas qui me mine depuis quelques
jours.
Je vous expose le problème, avec la plus grande des simplicités.
S’il est vrai que j’ai moi-même un goût prononcé pour la monnaie (je préfère en
effet voir mes coffres déborder plutôt que d’entendre leur panse crier famine),
je n’ai pour autant jamais été avare de compliments et de tendresse, surtout
envers les représentantes du sexe dit faible. Je compense ainsi ce que je ne
puis leur offrir de mon porte-monnaie en les flattant de mots ou de gestes
choisis. Et comment en suis-je remercié ? Eh bien, de la pire des manières, mon
cher! Jamais elles ne louent mes présents d’affection, pourtant venus du plus
profond de moi-même et de ma sincérité la plus intime! Au lieu de cela, je
m’entends dire que je ne suis pas assez prodigue de mes biens, et que si je veux
aimer vraiment la gent féminine, c’est à coup d’écus sonnants et trébuchants que
je dois m’y employer! C’est ainsi que l’on me dit radin alors qu’il n’y a pas
plus prolixe que moi, du moins en flatteries. Mais où est donc passée la femme
coquette, celle que l’on poudrait, que l’on coiffait, que l’on vêtait des heures
entières seulement pour caresser l’espoir de se voir adresser un simple: «Vous
êtes en beauté, très chère»?
Harpagon, vous qui devez subir ce genre
d’insultes au quotidien, vous dont la valeur n’est reconnue que du cercle fermé
des gens de bien, aidez-moi, je vous en prie. Quelle est donc l’attitude à
adopter face à ces manants? Que donc répondre à ces fats qui ne voient en moi
qu’un bourreau des finances? Où diable envoyer ces maroufles dont le seul
dessein est de dilapider une maigre fortune durement acquise? Éclairez-moi de
vos lanternes, faites-moi partager votre expérience. Je vous en serai mille fois
reconnaissant (et cela vaut bien toutes les traites du monde!).
En
espérant avoir le bonheur de vous lire, plaisir gratuit et ô combien bénéfique,
je vous adresse mes plus sincères salutations.
Ivan Drésamair
Sieur Ivan,
Comment diantre voulez-vous qu'un être de la pire espèce
puisse répondre à vos nobles attentes? Nenni, Monsieur, nenni! Ah! Charognes!
Les femmes de notre époque ne prétendent plus chérir et honorer leur mari,
l'argent est leur seul attrait! Si fait ! Elles dilapident votre bien jusqu'au
dernier denier pour ajuster rubans et perruques! Voilà un somptueux équipage, me
direz-vous! Mes aiguillettes suffisent à attacher un haut-de-chausse, et les
cheveux de mon cru ne me rendent pas plus mauvais homme! Elles jouent les
marquises, mais gageons qu'elles ne disent mot de leurs extravagances
financières à leur mari! Que le courroux du Ciel les maudisse jusqu'à la
dernière génération! Par tous les saints –j'ose omettre ici les saintes– que
justice soit faite! Ô Ciel! Ces pendardes refusent de se soumettre à nos nobles
et tendres attentes, quand nous agissons avec tout le soin qu'il nous est
possible de prodiguer! Comment diable sont faites ces traîtresses?
Ô mon
cher argent, mon cher ami, tu ne m'appartiens plus et si je me meurs, c'est là
l'objet d'une pucelle! Par tous les diables, quelle épargne considérable
pourrions-nous faire sans ce goût immodéré pour les robes et les jupons! Leur
place n'est-elle point en cuisine, ou aux écuries, aux côtés de maître Jacques
et de Dame Claude? N'a-t-on vu de la sorte des traîtresses qui ne voient dans le
mariage qu'une occasion de dépenser les pistoles de leur mari? Est-ce bien là le
rôle de ces pendardes de faire les coquettes? Je suis bien aise de vous entendre
ici quereller de la sorte l'objet de vos feux dont le charme est à la hauteur de
ses intérêts. L'usure, Monsieur, demeure le seul moyen de pallier de telles
extravagances qui dilapident aussi bien les maris que les pères, fonction à
laquelle je réponds aussi céans… Et ce n'est qu'au denier vingt-trois que je
prétends prêter en toute générosité mon noble bien.
Mais j'y songe,
n'êtes-vous point espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits ne
cherchent qu'à accroître ma douleur? Sortez, avant que je n'aille quérir la
justice! Ah, maraud, tes paroles résonnent comme des coups de bâton dans mon
cœur! Misérable! Scélérat! Ton dessein n'est-il pas de me dérober mes dernières
pistoles? Va, mon bien m'est aujourd'hui enlevé, et ton goût pour ce cher argent
révèle une perversion de la pire espèce! Que la peste vous étouffe!
Mon
esprit est troublé. On m'a volé mon bien et sans lui il m'est impossible de
vivre…
Je ne vous prête pas le bonjour.
Harpagon |