Madame de la Chatelière
écrit à

Harpagon
| Monsieur, C’est avec un grand plaisir que je me tourne vers vous, car votre réputation est telle que vous voyez qu’elle a dépassé les frontières du temps; et vous ne laissez pas en outre d’être le plus grand des experts en la matière dont je vais à présent vous instruire -ou plutôt, c’est de vous que j’attends une instruction qui comblera une ignorance hélas bien désolante. Depuis quelques jours en effet, les enfants auxquels je conte vos fascinantes aventures sont fort désemparés par le vocabulaire riche et varié que vous employez sans cesse avec un enthousiasme non dissimulé: et ils éprouvent de terribles difficultés à faire la différence entre francs, livres, pistoles, louis et autres sous. Je ne suis pas moi-même une femme de chiffres, et je laisse à d’autres le soin de polir l’extrémité de leurs doigts par des manipulations aussi précieuses que spéculatives; aussi, je vous rendrais mille grâces si vous saviez m’instruire des rapports mathématiques qu’il existe entre les appellations de toutes ces piécettes; et peut-être même que vous pourriez m’indiquer le prix, en monnaie de votre époque, de diverses petites choses, afin que je puisse à mon tour l’expliquer à ces enfants si avides de savoir, et déjà tout touchés par la passion que vous mettez dans toutes choses de l’argent, émerveillés sans doute d’admirer le peu de cas que vous faites des choses humaines pour vous intéresser à ce qui est réel, à ce qu’on peut saisir, à ce qui est sain, brut, honnête, en un mot à ce qui est utile; car en vérité, Monsieur, vous êtes le seul qui sache manier avec aisance tout ce que votre famille traite comme on le ferait de quelque chose qu’on a en trop. Nous vous remercions de votre aide, Monsieur, et attendons ardemment les éclairages que vous voudrez bien nous donner. Madame de la Chatelière Dame de la Châtelière, Votre particule m’émeut au plus haut degré et vos paroles réchauffent un coeur anéanti par la perte de son bien, de l’unique enfant qu’il chérit et qui ne le trompe point en ces heures maudites. Par conséquent, je souffrirai volontiers répondre à vos interrogations bien naturelles pour une femme qui, puisque ce n’est pas là son rôle, n’entretient point financièrement la maisonnée. Dame de la Châtelière, qui vous souciez tant de l’amas d’un pécule engrangé à force de résistance face aux réclamations de mes domestiques –nouvelle livrée, denrées «nobles» pour les repas, foin pour les chevaux, autant de choses aussi inutiles qu’onéreuses- soyez exaucée! La valeur de l’argent m’est hautement familière; partons donc de l’écu puisque voilà les pièces que je me suis fait dérober à l’instant même! Que le coupable soit pendu, et qu’il crève, achevé par le courroux d’un Ciel dont la clémence aura fui à dix mille lieues de céans! L’écu est échangeable contre trois livres, trois francs ou soixante sols, à condition que l’arrangement se fasse dans l’immédiat. Dans le cas contraire, les intérêts d’emprunt, ajustables à chaque transaction, augmentent la somme perçue, cela va sans dire! Un peu plus de trois écus sont équivalents à une pistole, et huit écus équivalent à un louis d’or. Ainsi, ma cassette, qui renfermait dix mille écus sonnants et trébuchants, aurait pu contenir trente mille livres, trente mille francs, six cent mille sols, cent mille pistoles ou mille deux cent cinquante louis d’or. Ô, malheur! Si seulement j’y avais enfermé des louis, ma cachette n’aurait sans doute point été découverte de la sorte! Que celui qui m’a dérobé soit maudit jusqu’à la sixième génération! Je vous prête mon amitié, Harpagon |