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Jocelyne Lefebvre
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Vos plus grands leitmotivs |
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Monsieur Guitry, J'ai une question compliquée à vous poser, avec je l'espère une réponse simple: quels ont été vos plus grands leitmotivs dans vos processus de création? Je sais que l'admiration que vous portiez à votre père a été un grand déclencheur, ainsi que les femmes que vous idolâtriez et décriiez à la fois. Y a-t-il eu d'autres sources à votre création? Jocelyne Lefebvre Madame, Votre question n’est pas compliquée, mais elle est pour le moins déroutante. Jamais je ne m’étais posé la question de savoir quels étaient, et même si j’avais, de grands «leitmotivs». Je préférais penser que j’avais des sources d’inspirations et vous me jetez dans un abîme de perplexité. En effet, ne voulant commettre d’impair, j’ai regardé quelle définition vous pourriez donner à ce mot. La plus plausible étant celle-ci: Idée, formule qui revient de façon constante (dans une œuvre littéraire, un discours de propagande ou de politique) avec une valeur symbolique et pour exprimer une préoccupation dominante. Or voilà, pour moi une préoccupation dominante, c’est presque une manie, or la manie devient vite une sale manie et, dans ce cas là, que mon père et les femmes relèvent de cette catégorie me dérange un peu. Je préfère donc m’en tenir à mon idée première: les sources d’inspirations. Je n’en ai eu, dans toute ma vie, qu’une et, justement, c’est la vie elle-même et, plus encore, ma vie. Oh, je ne prétends pas avoir fait de l’autobiographie un sacerdoce, mais je crois que j’ai, dans toutes mes pièces, dans tous mes livres, dans tous mes textes, dans la moindre réplique, injecté un peu de moi, une once de ma vie, une lueur de ce qui fait que la vie est la vie. J’ai bien entendu parlé de mon père, mais comment passer sous silence un être formidable, incomparable, fantastique et effrayant tout à la fois, un monstre fabuleux, un homme difficile et bon, un homme auquel j’ai, toute ma vie, tenté de ressembler tout en lui en voulant de cette étrange fascination qu’il avait sur moi et en cherchant sans cesse à voir, dans un regard, une infime parcelle de fierté. Il m’a donné assez de preuves de son amour pour qu’enfin je sois rassuré. J’ai parlé des femmes, mais soyons francs, quel homme ayant un quelconque talent pour coucher sur le papier ses sentiments les plus profonds, ses haines les plus tenaces, ses amours les plus fous ne parle pas des femmes? Qui peut croire qu’un homme qui, comme moi, a tellement aimé les femmes, au point d’être accusé de misogynie, puisse seulement ne pas vouloir, à chaque heure, évoquer pêle-mêle tous les sentiments confus et sublimes qu’elles lui inspirent? Mais, Madame, j’ai aussi parlé des domestiques qui, de nos jours, ont le choix des maîtres et leurs feront bientôt des lettres de recommandation. J’ai parlé de la maladie (tant il est vrai que c’est celui qui est le moins malade qui souffre le plus une fois que cela lui tombe dessus). J’ai écrit sur nos grands hommes, ceux de chez nous, ceux sans qui la France n’aurait jamais été la France. J’ai chanté les hommes et les femmes d’exception, d’Anatole France à Claude Monet, de Courteline à Rostand, de Feydeau à Colette, de Sarah Bernard à Tristan Bernard... J’ai vanté les mérites des merveilles: La Joconde, les Nymphéas, les œuvres de Rodin, une colombe de Picasso… Comme vous le voyez, Madame, mes sources d’inspiration ont été nombreuses. L’art, les hommes, les femmes, les illustres, certains sans-grade mais tellement grands, mon père, l’amour, la prison même, tant il est vrai que cette période m’a inspiré autant de lignes que d’horreur pour la bassesse des hommes, de certains hommes. C’est dans la vie que j’ai trempé ma plume, c’est dans l’amour que j’ai puisé certains traits, c’est dans l’admiration que j’ai trouvé certains joyaux et c’est dans votre question que j’ai trouvé les quelques phrases jetées ici. En espérant qu’après avoir lu ces lignes, vous relirez quelques-uns uns de mes textes en ne cherchant pas ce qui les a inspirés, mais ce qu’ils vous inspireront à vous, car après tout, c’est bien là que se trouve l’essentiel. Ce n’est jamais ce que l’auteur a voulu dire qui est important, c’est ce que le lecteur en a compris et, bien souvent, il existe entre les deux un je ne sais quoi d’infini. Sacha Guitry Cher Monsieur Guitry, Il est près de minuit (ah le décalage horaire!) et j'ai reçu la réponse à la question que je vous ai posée aujourd'hui sur les sources de votre création. Je dois vous avouer que vous ne savez pas le plaisir que vous m'avez fait: d'abord de répondre; c'est si rare un artiste qui répond et ce, dans la même journée, ensuite venant de quelqu'un qui est mort l'année de ma naissance et, enfin et surtout, votre réponse qui, même si vous n'étiez pas sûr de l'angle que vous deviez prendre, m'a ravie. Permettez-moi d'éclairer votre lanterne: je suis à l'université, à Montréal, en création littéraire et, dans le cadre d'un cours de Psychologie et création, je vous ai choisi comme sujet d'étude psychologique. En fait, nous devons essayer de comprendre le processus créateur des artistes que nous avons choisi, le pourquoi, le comment, vous voyez le genre. Ainsi, si vous aviez un livre à me proposer (trouvable au Québec cela s'entend), ça me ferait bien plaisir...Il me reste une semaine pour achever. Laissez-moi encore vous dire merci et je sens que vos réponses étayeront certaines de mes affirmations. Jocelyne Lefebvre Chère Madame, Je suis avant tout déçu. En effet, je viens d’apprendre que je suis un sujet d’étude psychologique; la frontière est mince avec le cas clinique ce qui me laisse un peu rêveur. Mais comme, après tout, je suis assez d’accord avec Dali qui affirmait «on peut dire de moi n’importe quoi, mais j’aime que ce soit long», je vais tout de même tenter de répondre à votre question. Vous n’avez que quelques jours devant vous sinon, Madame, je vous aurais donné un conseil de bon sens. Pour pouvoir saisir, ou du moins tenter de saisir, ce qui fait qu’un homme, un jour, décide de prendre la plume, de faire sourire, rire, réfléchir ou pleurer (l’un n’excluant pas l’autre assurément), il n’y a qu’une seule manière: lire toute son œuvre, du plus petit brouillon -c’est encore là qu’on est le plus sincère- à la plus grandiose composition. Et même après cela, Madame, bien fin celui qui trouvera le pourquoi. Quelle en est la raison? Mais elle est évidente: l’auteur lui-même ne sait pas d’où lui vient cette envie, cette inspiration. Les Anciens y voyaient un souffle quasi-divin, les Modernes y voient une éruption de l’inconscient. Alors comme, effectivement, le temps vous manque pour lire toutes les pièces et tous les livres que j’ai pu écrire, sans parler des films et des conférences radio, je ne peux que vous donner le conseil suivant: procurez-vous Si j’ai bonne mémoire. Ce texte a été repris dans de nombreuses anthologies, telles que celle d’Omnibus récemment ou chez Perrin. Vous y trouverez une série de souvenirs et aussi deux pages intitulées «Pourquoi et comment je suis devenu auteur dramatique». Je doute que, dans ce livre, vous trouviez tout votre bonheur mais au moins il vous permettra de saisir l’air du temps qui fut le mien et qui, j’en suis sûr, est pour une bonne part dans ce que vous appelez «le processus créateur». En espérant, Madame, qu’après avoir lu ces lignes vous ne serez pas obligée de repenser entièrement l’opinion qui était la vôtre sur ce qui a fait de moi ce que je suis. Sacha Guitry Monsieur Guitry, merci. Avec ce que vous m'avez donné et les sites Internet sur lesquels je suis allée naviguer, j'ai trouvé, je crois, suffisamment pour cerner le personnage que vous fûtes. Je me sers beaucoup de mon instinct alors, n'ayez crainte, je ne vous décevrai pas. Je veux aussi vous dire que je ne vous ai pas choisi au hasard; dès le 1er cours vous avez été mon premier choix. J'étais très jeune lorsque j'ai vu Si Versailles m'était conté et j'en avais été éblouie. J'avais lu également beaucoup de livres de citations françaises qui m'ont permis de mieux vous connaître. Merci et que Dieu vous garde. Jocelyne Lefebvre Madame, Je suis ravi d’avoir été votre coup de coeur, Madame. Avoir été choisi du premier coup, ne pas être un second choix, j’en ai l’habitude, mais se l’entendre dire, qui plus est par une femme, est toujours agréable. Vous avez vu Si Versailles m’était conté et en fûtes éblouie? Ne le répétez à personne, Madame, mais c’était le but. Donner à mes contemporain une image de ce que fût la grandeur de la France à travers ce microcosme que Versailles était et est encore. Quant à savoir si Dieu me gardera, c’est à Lui qu’il faut poser la question. En ce qui me concerne, je crois encore, et toujours, en cette personne tant décriée par certains, mais aimée follement par d’autres: Môa! Adieu Madame, car vous avez remarqué que, lorsqu’on ne souhaite pas revoir quelqu’un on lui dit «au revoir?» alors que lorsqu’on veut le revoir, on lui dit «adieu»?! Sacha Guitry Jocelyne Lefebvre Monsieur, un tendre sourire joue sur mes lèvres Jocelyne |
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