Laurence
écrit à

   


Sacha Guitry

     
   

Tout contre?

   

Cher Monsieur Guitry,
 
Je suis très heureuse de pouvoir enfin dialoguer avec vous. Il y a bien une quinzaine d'années que j'en avais envie, mais je ne pensais pas que ce serait possible.
 
Excusez-moi d'aborder indiscrètement votre vie privée, mais je me suis souvent demandé ce qui vous a pris d'épouser Lana Marconi en toute connaissance de cause, puisque vous auriez dit (je cite de mémoire) que ses jolies mains fermeraient vos tiroirs...


Je suis très triste que votre hôtel de la rue Elysée Reclus ait été vendu et vos merveilleuses collections dispersées. Des problèmes d'argent, certes, mais il me semble que la cause de votre mémoire aurait dû être mieux défendue, non?

Avez-vous aimé toutes les femmes que vous avez épousées, ou faisiez-vous semblant? Je ne parle pas d'Yvonne Printemps car je mettrais ma main au feu que c'est celle (la seule) que vous avez passionnément aimée.

Pourquoi une telle frénésie à vous marier alors que vous étiez le premier à vous sentir seul? («et déjà je me demande avec qui»)
 
Je pense souvent à votre mère, qui craignait que vous ne mouriez en sixième et que vous ne vous mariiez également en sixième... vos textes sont d'une qualité souvent bien supérieure à celle de beaucoup de grands diplômés d'aujourd'hui, et je me demande si votre créativité aurait pu se développer aujourd'hui si vous aviez quitté l'école aussi jeune à mon époque.
 
Avez-vous conscience d'avoir réalisé de grands films? Le Roman d'un tricheur, La Poison, et le très touchant Ceux de chez nous. Il me semble que vous aviez une véritable esthétique du cinéma, ce qui peut étonner car je crois que vous n'accordiez guère d'importance à cet art?
 
J'espère ne pas vous avoir trop assommé avec mes questions.
 
Bien amicalement,


Laurence


Chère Madame,

Je suis très admiratif de la patience qui a été la vôtre. En effet, attendre quinze ans pour parler à un homme dont la réputation de misogyne n’est plus à faire, cela relève de l’exploit. Pourquoi avoir épousé une femme qui me survivrait? Mais parce que j’ai passé huit ans avec Lana, les autres ont été mes femmes, elle, elle fut ma veuve. Il en fallait bien une. Comment aurais-je pu vivre sans une femme à mes côtés? Je ne suis jamais resté seul, à peine l’étais-je que je me demandais déjà avec qui j’allais partager cette solitude.

Quant à l'hôtel, les collections... Madame, les collections n’ont de valeur que lorsqu’on est bien vivant pour en profiter. Quand on part, on a bien plus important en tête que les objets, aussi fabuleux soient-ils, que l’on a accumulés, égoïstement, pendant toute une vie.

Ma mémoire? Mes oeuvres s’en chargent et je crois n’être pas trop lésé sur ce point, même si on connaît plus mes mots que mes phrases ou mes vers...

Jamais je n’aurais pu épouser une femme que je n’aimais pas. Il faut de l’estime, pour la femme, ou l’actrice, pour l’épouser. Mais sans amour, comment envisager le quotidien? Comment passer sur les fautes ou les erreurs de l’autre si l’amour ne vous aide pas à être aveugle? Je ne me suis pas marié frénétiquement. J’étais de ces hommes qui épousent. Non pas que l’institution du mariage m’ait parue sacrée, mais parce que la femme qui partageait ma vie était ma femme, alors pourquoi ne pas lui donner le titre alors qu’elle en avait les droits et les devoirs?

Ah, ce fameux sujet des études, je m’en suis expliqué plus d’une fois. Mais bon, je vais y revenir pour ceux qui, encore, s’interrogeraient sur mes années de sixième. À mon époque, on recommençait la classe à laquelle on appartenait s’il vous arrivait de déménager en cours d’année. Mon père déménageant, avec moi, au moins une fois par an, et bien j’étais condamné à passer ma vie en sixième, si bien que j’y ai fêté mes 18ans. Seule la fuite m’a sauvé de cet engrenage. Il ne faudrait pas confondre culture et éducation. Les autodidactes sont généralement des hommes d’une culture énorme car, n’ayant pas le carcan de l’éducation sur les épaules, ils travaillent pour eux, et deviennent des enragés de la culture, des apôtres du savoir. J’en fus un et je crois, m’étant fait tout seul, que je ne me suis pas loupé.

Bien entendu, j’ai fait de grands films, même si les critiques de mon époque, dont la postérité a oublié, à juste titre les noms, ont été d’une cruauté féroce, celle des médiocres, et Dieu sait qu’il y en a dans ce genre de profession. La nouvelle vague, les réalisateurs de talent qui m’ont succédé, ont trouvé, du moins l’affirment-ils une inspiration dans mes films, il en est de même pour certains réalisateurs étrangers, on prétend que Citizen Kane me doit beaucoup. Grand bien leur fasse. J’ai aimé le théâtre, les débuts du cinéma m’ont ennuyé, on y filmait, et encore très mal, du théâtre. Aussi ai-je été dur avec le cinéma tant qu’il n’a pas été autre chose, et si j’ai contribué à ses changements, c’est parce que celui-ci ne répondait pas à mes attentes. J'ai dû me battre avec les techniciens pour que l’on filme autrement. Jamais un technicien n’aurait filmé autrement qu’en pied si je ne l’avais menacé de prendre moi-même la caméra!

Voilà, chère Madame, pour répondre en quelques mots à vos questions. J’espère que mes réponses n’auront pas été trop décevantes pour vous, après une telle attente, on en vient à idéaliser, alors...

Sacha Guitry