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marie-f.r-dufour@sympatico.ca
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Cher
Monsieur Guitry,
Pour avoir lu une grande partie de votre théâtre et avoir visionné quelques-uns
de vos films, j'en suis arrivée à cette question: comment se fait-il que
votre art ne soit pas enseigné, ni même représenté sur nos planches? Est-ce
parce que vous aviez créé un personnage, le vôtre, qui ne peut être interprété
que par vous? N'écriviez-vous pas justement pour laisser derrière vous un répertoire
qui serait bien vivant même après votre départ, pour être immortel?
De plus, en étudiant les dialogues de vos pièces, j'ai cru comprendre que les
personnages vous entourant n'étaient présents que pour vous donner la réplique,
c'est-à-dire qu'ils étaient accessoires à vos monologues... J'aimerais bien
connaître votre opinion à ce sujet.
Cordialement,
mfrd
p.s. soit dit en passant, j'ai veillé sur vos plantes, cet été, à Montmatre.
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Sacha
Guitry
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Madame,
Car je vous appellerai Madame je viens de prendre connaissance de votre
courrier et celui-ci appelle une réponse des plus urgente. Mes pièces ne sont
pas jouées? Allons comment dire une chose pareille? Elles sont jouées et je
dirais même bien assez jouées. Je m'explique: ces pièces je les ai écrites
dans un but précis, celui de donner à un moment précis une part de moi, soit
dit en toute modestie au théâtre. Cette part a eu son succès et continue à
l'avoir mais, comment dire, je tiens de gens des années 1990 que mes
enregistrements donnent un relief supplémentaire par rapport à une autre
interprétation. Pourquoi? Et bien parce que, créés pour moi, ces rôles me
"collaient à la peau" comme on dit maintenant, alors que j'aurais
préféré que d'autres me collent à la peau, et quand maintenant un illustre
comédien, maintenant les comédiens se croient tous illustres après avoir été
une fois applaudis par plus de quatre personnes à la fois, s'essaye à me succéder
soit il m'imite et a l'air ridicule soit il ne m'imite pas et il a l'air
inexistant... Quant à ceux qui me donnent la réplique certains psychologues
et psychanalystes vous diraient qu'ils sont une image de mon inconscient, de
mon subconscient, de mon moi, de mon surmoi, de mes émois qui sait, je préfère
dire qu'ils étaient payés pour le faire et que personne n'a osé se plaindre
auprès de moi.
À bientôt donc si la question de savoir pourquoi je suis mort plutôt que de
rester en vie à interpréter mes pièces vous brûle les lèvres que je devine
bien ourlées Madame...
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marie-f.r-dufour@sympatico.ca
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Cher
Monsieur Guitry,
Permettez-moi de faire suite à votre missive que j'ai reçue très rapidement,
je vous en remercie.
Je peux vous affirmer que vous êtes encore présent à nos esprits, que vous
nous faites encore rire et réfléchir, que vous êtes donc bien
vivant.Toutefois, comme vos personnages détiennent une grande part de vous-même,
comme vous le dites si bien, il est presque impossible pour des comédiens
d'aujourd'hui de les incarner sans commettre une entorse à votre mythe.
Autrement dit, votre âme règne toujours dans ses entités théâtrales et ne
laisse pas la place à une autre interprétation que la vôtre. Ainsi, vos pièces
ne sont pratiquemment pas jouées aujourd'hui, car incarner une personnalité
aussi forte comporte le danger de la pâle imitation, ce qui est souvent
risible et incrédible. Je me permets de croire qu'un jour, lorsque votre aura
se sera dissipée, vos pièces reverront le jour sur nos planches, ce qui vous
assurerait une reconnaissance de votre art et non seulement de votre verve.
Cordialement,
Marie-France
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