Question sur le talent

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

daniel.deschezards@laposte.net

 

 

 

Cher Maître,

On raconte tant sur les grands hommes qu'il est difficile de distinguer le vrai de l'imaginaire. Une anecdote cependant mériterait d'être arrivée: votre père interprétait le personnage de Pasteur et la fille du grand savant vint le visiter dans sa loge alors qu'il s'était grimé; telle était la ressemblance qu'elle ne put retenir un cri: «Papa!». À quoi vous auriez répondu en souriant: «Non... Papa».

J'ai repensé à cette histoire en regardant le film où vous aviez repris le même rôle. «Je connais le talent de Sacha Guitry, me disais-je, mais il n'a aucune ressemblance avec celui qu'il doit représenter: comment s'y prendra-t-il?» Or le film commençait justement par le portrait célèbre qui montre Pasteur en train de travailler dans son laboratoire. «Voici la réalité, me dis-je, comment arrivera-t-il à l'imiter?» À ce moment l'image commença à s'animer: c'était vous! J'aurais cru que vous aviez deviné mon objection avant même qu'elle fût pensée.

«Toutes les femmes, avez-vous dit, sont de parfaites comédiennes, sauf quelques actrices», mais je ne sais pas si beaucoup d'hommes auraient été d'aussi parfaits comédiens. Que croyez-vous cependant le plus difficile: faire croire par son déguisement à la présence physique d'un autre, ou imiter son style avec un talent tel que l'on croit réellement avoir affaire à lui?

Croyez bien, Cher maître, que je cherche une formule de politesse correspondant au respect que j'ai pour vous, mais si j'attendais de l'avoir trouvée, je ne sais quand partirait ma lettre.

Daniel Deschézards

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sacha Guitry

 

 

 

Cher Monsieur,

Votre question est, pour moi, insoluble. Est-il plus difficile de faire croire par son déguisement à la présence physique d'un autre ou d'imiter son style avec un talent tel que l'on croit réellement avoir affaire à lui? Quand je dis que, pour moi, cette question est insoluble, c'est pour une simple raison: lorsque je joue Pasteur, je suis Pasteur, donc les deux versants cohabitent en bonne intelligence. Je ne sais où commence l'un et où finit l'autre et, ma foi, je m'en porte très bien.

Mais qu'en est-il des autres? Hé bien, je crois que cela dépend de chacun et aussi de l'entourage. En effet, si la maquilleuse, la costumière, l'habilleuse et tout ce petit peuple de l'ombre sans lequel les acteurs ne seraient pas ce qu'ils croient être, si ces mille mains, donc, font bien leur travail, l'illusion commence et le maquillage, parfois, tient lieu de talent pour certains acteurs. Mais si la transformation artificielle des accessoires fait défaut, alors le comédien n'a nul autre choix, si tant est qu'il le puisse, que d'être bon et d'avoir du talent.

Une comédienne peut se transformer physiquement comme bon lui semble, elle sera toujours physiquement crédible, un comédien, non. À partir d'un certain degré de travestissement, le comédien devient un clown pathétique et tout le talent du monde ne peut le sauver.

Je tiens aussi pour vrai qu'une imitation, puisque vous employez ce mot, pour être réussie, doit rendre hommage, être respectueuse, car la frontière qui la sépare de la caricature est mince comme un cheveu de perruque ou un poil de postiche.

Enfin, concernant le rôle de Pasteur, l'admiration que je lui portais, et lui porte toujours, a fait son úuvre. Un homme qui, pour le bien de l'humanité, est prêt à s'inoculer la rage méritait bien cela, non? Encore un de ceux dont nous n'avons pas à rougir d'être «de chez nous».

Sacha Guitry