Eirka
écrit à

   


Sacha Guitry

     
   

Pauline Carton 

    Bonsoir Monsieur,
 
J'ai lu toute votre oeuvre ou presque, j'ai visionné tous vos films et vos adaptations cinématographiques. J'avoue avoir été séduit(e) au plus haut point par Les Perles de la Couronne et Le Trésor de Cantenac. Mais là ne sont pas les motifs de ma lettre de ce jour.
 
En effet, on peut dire que Pauline Carton est omniprésente à vos côtés. D'ailleurs, dans Le Comédien, il est cette scène où vous lui posez la question du nombre d'années de son dévouement à votre service. Certes, ceci est fait par le jeu des comédiens, mais n'est-ce pas là, indirectement, une sorte d'hommage à celle qui vous a accompagné bon nombre de fois, que ce soit sur les planches ou derrière la caméra? Qu'est-ce qui vous a unis, qu'est-ce qui vous a tant plu chez Pauline Carton pour qu'elle demeure si fidèle à votre oeuvre?
 
Je vous sais amoureux des belles femmes, et celles qui vous ont accompagné, de Jacqueline Delubac à Lana Marconi, avaient ce charme singulier et cette beauté ravageuse qui nous feraient pardonner ce que nous ne pardonnerions pas en temps normal (si je puis dire). Mais, si on se réfère à une esthétique du bon goût (que je déteste ce terme!), une valeur de la beauté féminine occidentale, alors, avec tout le respect que nous lui devons, Pauline Carton n'entre pas dans ces critères si restrictifs, même si agréables pour le ravissement des yeux. Serait-ce une des raisons qui auraient empêché une idylle entre cette dame et vous?
 
Cordialement
 
EirKa



Monsieur,

Je vais essayer de répondre à cette question avec franchise et en restant courtois envers ces femmes, mes femmes, que vous évoquez. Pauline Carton a été et reste pour moi, une actrice, que dis-je, une Actrice majuscule. Non seulement elle incarnait à la perfection, si la perfection existe, les rôles que je lui confiais, mais encore sa fidélité était incomparable. Pensez que, lorsque je fus incarcéré, je reçus quelques heures avant ma possible et probable exécution, un message ainsi libellé:

«Mon cher Patron, je ne sais pas où vous êtes, mais je donnerais cher pour y être avec vous.

Pauline CARTON»

Quand vous lisez ces mots, dans ces circonstances, n'est-ce pas la meilleure preuve que cette femme était exceptionnelle comme le lien qui nous unissait?

Quand on a ce genre de rapports avec une femme, pourquoi vouloir une idylle qui s'éteindra sûrement alors que notre relation inimitable n'a jamais failli?

Sacha Guitry