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Sacha
Guitry
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Cher Monsieur,
Je dois avant tout vous avouer une chose: je ne comprends ni l'étonnement, ni
l'effroi dont vous fûtes la victime, et ce pour plusieurs raisons. Tout
d'abord, à vous lire, je ne vous croyais pas si naïf, car naïf vous l'êtes si
vous croyez en la nature humaine et si vous espérez encore en l'homme.
Déjà, de leur vivant, combien d'hommes nous déçoivent, combien de penseurs
géniaux, si tant est qu'il y en ait, ne nous font-ils dire par instant: «Quel
enfonceur de portes ouvertes»? J'ai côtoyé beaucoup d'hommes, seuls quelques
amis m'ont déçu, quant aux autres, n'en attendant rien, ils ont été à la
hauteur ou à la bassesse de mes espérances.
De plus, vous le savez, le temps n'est pas l'ami de l'homme. Moi-même, je
dois l'avouer, après des années où je fus un roc, j'ai connu la douleur de la
maladie et, si j'ai continué à écrire, ce n'était pas une pièce ou un roman,
c'était un carnet de santé. Peut-être à ce moment-là vous aurais-je déçu,
mais ces lignes furent pour moi bien plus importantes que tous les
traitements de mes nombreux docteurs.
Aussi comment s'étonner si les hommes illustres d'hier, qui ont mis des
années à devenir ce qu'ils ont été, ont, aujourd'hui, une petite baisse de
régime? J'en ai moi-même et, ces jours-là, je me dispense d'écrire. Faut-il
voir chez mes collègues un besoin de s'épancher coûte que coûte, je ne le
crois pas, ou alors pour quelques-uns seulement. Je crois surtout que, pour
certains, la plume n'était pas leur meilleure arme déjà à leur époque. Qu'on
ne me demande pas d'envahir un pays, de sauver des vies (bien que je l'ai
fait, en mon temps) ou d'accomplir un autre prodige de ce genre, mais alors
pourquoi leur demander d'être écrivain?
Monsieur, vous n'êtes pas conciliant, je ne vous le reproche pas, je ne le
suis pas moi-même, mais, sachez une chose, et je suis bien placé pour le
savoir, les hommes sont plus prompts à critiquer qu'à encenser, et c'est en
cela que l'homme est l'égal de la femme.
Aussi, pour finir par une constatation: on brille mieux quand on est seul et
les gens célèbres préfèrent ne pas se fréquenter, c'est pourquoi je vois
rarement mes collègues et ne lis pas leur correspondance, non pas par manque
d'intérêt, mais parce que je n'en ai rien à faire.
Sacha Guitry
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