Ne pas mourir idiot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

champauric@yahoo.fr

 

 

 

Cher et vénéré maître,

Voici quelques heures à peine que j'ai découvert ce site Dialogus2 et déjà l'effroi m'a saisi. À lire tel ou tel message il semble que la mort rend parfois stupide et je constate que certains disparus ne savent plus que bégayer des platitudes; d'autres au contraire n'ont rien perdu de leur esprit et continuent au-delà du tombeau à nous régaler de leur finesse. Comment ces privilégiés, dont vous êtes, ont-ils obtenu une telle faveur? A-t-on récité sur votre tombeau des prières particulières? De grâce, éclairez un vivant qui vous rejoindra bientôt peut-être et qui se demande dans quel état il se retrouvera aux Champs-Élysées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sacha Guitry

 

 

 

Cher Monsieur,

Je dois avant tout vous avouer une chose: je ne comprends ni l'étonnement, ni l'effroi dont vous fûtes la victime, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord, à vous lire, je ne vous croyais pas si naïf, car naïf vous l'êtes si vous croyez en la nature humaine et si vous espérez encore en l'homme.

Déjà, de leur vivant, combien d'hommes nous déçoivent, combien de penseurs géniaux, si tant est qu'il y en ait, ne nous font-ils dire par instant: «Quel enfonceur de portes ouvertes»? J'ai côtoyé beaucoup d'hommes, seuls quelques amis m'ont déçu, quant aux autres, n'en attendant rien, ils ont été à la hauteur ou à la bassesse de mes espérances.

De plus, vous le savez, le temps n'est pas l'ami de l'homme. Moi-même, je dois l'avouer, après des années où je fus un roc, j'ai connu la douleur de la maladie et, si j'ai continué à écrire, ce n'était pas une pièce ou un roman, c'était un carnet de santé. Peut-être à ce moment-là vous aurais-je déçu, mais ces lignes furent pour moi bien plus importantes que tous les traitements de mes nombreux docteurs.

Aussi comment s'étonner si les hommes illustres d'hier, qui ont mis des années à devenir ce qu'ils ont été, ont, aujourd'hui, une petite baisse de régime? J'en ai moi-même et, ces jours-là, je me dispense d'écrire. Faut-il voir chez mes collègues un besoin de s'épancher coûte que coûte, je ne le crois pas, ou alors pour quelques-uns seulement. Je crois surtout que, pour certains, la plume n'était pas leur meilleure arme déjà à leur époque. Qu'on ne me demande pas d'envahir un pays, de sauver des vies (bien que je l'ai fait, en mon temps) ou d'accomplir un autre prodige de ce genre, mais alors pourquoi leur demander d'être écrivain?

Monsieur, vous n'êtes pas conciliant, je ne vous le reproche pas, je ne le suis pas moi-même, mais, sachez une chose, et je suis bien placé pour le savoir, les hommes sont plus prompts à critiquer qu'à encenser, et c'est en cela que l'homme est l'égal de la femme.

Aussi, pour finir par une constatation: on brille mieux quand on est seul et les gens célèbres préfèrent ne pas se fréquenter, c'est pourquoi je vois rarement mes collègues et ne lis pas leur correspondance, non pas par manque d'intérêt, mais parce que je n'en ai rien à faire.

Sacha Guitry