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Quelles sont les limites de la misanthropie?
Chère Madame,
J'aurais pu vous répondre que les limites de la misanthropie
vous les aviez franchies en rédigeant votre courrier, véritable
bouteille à la mer lancée vers moi comme elle aurait pu
l'être vers n'importe qui. Je me demande d'ailleurs pourquoi vous
m'interrogez sur la misanthropie.
Misogyne, j'ai l'habitude mais misanthrope, c'est moins fréquent.
Est-ce parce que l'on croit en soi que l'on doit, fatalement, moins
croire dans le genre humain? Ou, lorsqu'on a été déçu
par les hommes, leur bassesse, leurs petites vengeances, leurs esprits
étriqués, peut-on qualifier ça de misanthropie?
Haïr le genre humain, c'est être misanthrope, mais haïr
les lâches, les faibles, les résistants de 46, les bourreaux,
les salauds, est-ce de la misanthropie? Vous m'interrogez sur les limites,
je m'interroge plutôt sur la définition même de ce
mot. Y a-t-il des misanthropes, ou y a-t-il des gens lucides sur leurs
proches semblables?
Je ne m'estime pas misanthrope, car le genre humain n'est pas, pour
moi haïssable. Je ne suis ni morose, ni d'humeur sombre, je ne
me complais pas dans la solitude. Mais j'estime être lucide, les
hommes sont décevants, les femmes le sont aussi, mais pour être
déçu, il faut mettre de l'espoir dans un objet et si cet
objet devient celui de votre déception, c'est une preuve que
vous n'étiez pas misanthrope.
Donc pour moi, il n'existe pas de limite à la misanthropie: on
est misanthrope ou on ne l'est pas. J'espère pour vous, Madame,
que votre question ne résulte pas d'une déception, j'en
serai désolé pour vous mais si cela peut vous consoler,
l'homme finit toujours par décevoir; de là à tous
les condamner sans distinction…
Je disais que lorsqu'on dit du bien des femmes on parle d'une femme,
et lorsqu'on en dit du mal, on parle d'elles au pluriel car cela vous
rappelle toutes les crasses que les autres vous ont faites. Il doit
en être de même pour les hommes, après tout.
Sacha Guitry
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