LYCÉE SAINT-JOSEPH : Valentin C. et Henri O.
écrit à

   


Sacha Guitry

     
   

lettre d'admiration

   

Cher Maître,

Nous sommes des élèves de seconde et avons une très grande admiration pour votre personnalité et votre immense carrière. Vous êtes l'une des figures les plus brillantes du Théâtre Français, et votre œuvre, riche d'une bonne centaine de pièces, dont des comédies traitant des petits travers humains, avec un esprit vif et des formules percutantes, a été comparée à celle d'un Molière des Temps Modernes, ce dont vous devez être très fier. Votre théâtre est toujours aussi joué en France: «L'Enchanteur», «Faisons un rêve» ou encore «Mon père avait raison», qui émeut autant qu'il ravit, ne sont qu'un petit exemple des nombreuses pièces toujours à l'affiche actuellement.

Au cinéma, vous êtes l'auteur et l'interprète de nombreux films, notamment le grand «Si Versailles m'était conté». Vous avez côtoyé des acteurs prestigieux, tels Raimu ou Fernandel. Vous en avez aussi découvert de nombreux comme Louis de Funès, Michel Serrault... Pour ne citer que ceux-là, car la liste est longue. D'ailleurs, il y en a sûrement quelques-uns que vous préférez. On a pourtant souvent dit que vous dédaignez le cinéma. Vous considérez-vous alors plus comme un homme de théâtre que de cinéma? Quoiqu'il en soit, pour nous, vous êtes un artiste complet, extrêmement talentueux, qui nous a totalement enthousiasmés.

Valentin C. et Henri O.


Messieurs,

Je suis heureux de voir que, même après tout ce temps, il se trouve encore des jeunes qui s'intéressent à leurs aînés. Je me souviens comment, à votre âge, je côtoyais Alfred Jarry, Alfred Capus, Alphonse Allais et tant d'autres. Je me souviens toujours de cette fois où j'ai lu «Le page», ma première pièce, à mon grand-père. J'étais ému, heureux, fou de joie et lorsque, de longues années plus tard, mes amis en retrouvèrent une copie et que je fus enclin à la relire, que n'ai-je regretté qu'ils ne me laissassent avec mes illusions de jeune homme!

Molière... Ah! Molière... Je le répèterai toujours:
- Quoi de nouveau?
- Molière.
Cet homme fut, et de loin, l'homme de théâtre par excellence. Auteur, comédien, il touchait à tout, mais avec génie. Cet homme a donné au théâtre une dimension que personne avant lui n'aurait imaginée possible.

Vous parlez de mes acteurs préférés? Je vous parlerai de mes actrices, de mes comédiennes préférées. Car enfin, ce n'est un secret pour personne que j'ai aimé des comédiennes, mais je crois avoir encore plus aimé le public, lui avec lequel j'avais rendez-vous, tous les soirs, à neuf heures; un rendez-vous d'amour, un rendez-vous de cœur.

Le cinéma? Mais j'ai adoré le cinéma, sitôt que celui-ci est devenu adulte. Lorsque le cinéma n'a été que des plans fixes, du théâtre filmé, je vous avoue que je l'ai trouvé franchement inintéressant. Jusqu'au jour où j'ai pu en faire ce que je voulais. «Le roman d'un tricheur», par exemple. Qui aurait pensé que ce film, où seule la voix du narrateur intervient, aurait un tel succès et inspirerait des cinéastes américains? Qui aurait pensé à déplacer la caméra, qui, jusqu'à présent, ne filmait qu'en pied? Eh bien, ce cinéma-là, où toutes mes audaces étaient des victoires, fut une révélation. Mais, vous le savez sans doute, je fus caricaturiste, acteur, auteur dramatique, comédien, metteur en scène, conférencier à la radio, directeur de théâtre et tant d'autres choses. J'aime être partout, surtout là où l'on ne m'attend pas. Je crois avoir réussi; la preuve: vous me faites l'honneur de ne pas avoir oublié certaines de mes œuvres.

Je suis un homme de théâtre, car le public, le jeu, l'instant où tout se joue, ce rire qui fuse -ou ne fuse pas- c'est ce qui, chez nous, les artistes de théâtre, est le plus important. Cette envie de donner, comme je le fis durant la guerre -on me l'a bien assez reproché- une distraction, de l'espoir, un espace de liberté au public, cela, ça n'a pas de prix.

Merci à vous, messieurs, de votre question, et je ne peux que vous inviter à vous frotter à un de ces métiers de l'art, de la création qui, seuls, permettent à l'homme de redonner aux autres ce qu'il a reçu... Un supplément d'âme.
 
Sacha Guitry