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Sacha Guitry

     
   

Les femmes (3)

   

Bonjour cher Maître,

J'ai essayé de connaître les femmes mais elles ont vite repris le dessus. L'une d'entre elles ne s'est pas contentée de me faire subir l'enfer: comme cela ne suffisait pas, elle me fait connaître une sorte de paradis pire que l'enfer.  Je m'explique. Elle est partout. Chez mon médecin, mes voisins, mon coiffeur, mes amis, etc. Elle les convainc d'être gentils avec moi. Parce que j'aurais de soi-disant problèmes, je serais malheureux, etc. Elle est psychologue et sait bien y faire. Pouvez-vous me dire ce qu'on peut faire face à une femme intelligente, décidée, et qui a plein d'amis?

Merci et à bientôt.

Anonyme


Cher Monsieur,

Je ne sais si je pourrai vous être d’une quelconque utilité, en effet je n’ai jamais été confronté à une telle femme. Les miennes étaient diverses et variées, certaines adorables, d’autres dangereuses au possible, certaines très intelligentes; et d’autres avaient cette intelligence bien supérieure à la nôtre que d’aucuns appelleraient rouerie, mais que j’appellerais plutôt art consommé de la manipulation.

La vôtre est d’un autre genre, Monsieur, et je suis bien aise de ne l’avoir connue. Non pas que j’aie préféré dans ma vie les belles idiotes (Yvonne Printemps n’a jamais été de celles-là et nous avons connu orages, tempêtes et autres cataclysmes: c’est ce qui arrive quand deux homériques se font face), mais je dois dire que votre ex. (puisque c’est comme cela qu’on dit) semble être d’une trempe exemplaire. Elle a su mettre en pratique une arme redoutable entre toutes, la psychologie féminine qui, bien souvent, est une psychologie inversée. Les femmes sont comme les buvards, elles retiennent tout, parfaitement mais à l’envers. Leur psychologie est à leur image. En effet, elle a su trouver une formule magique pouvant la faire passer pour une sainte, elle est maternelle avec tout ce que cela engendre.

Elle vous protège, mais de qui, de quoi? D’elle-même! Qui se comporte comme une veuve noire tissant sa toile autour de vous, vous engluant d’une dose de mièvrerie benoîte, pateline et mielleuse? Qui pose autour de vous les mines de son omnipotence en vous émasculant chaque minute un peu plus et ce, à l’aide du scalpel que tient chaque regard de commisération par elle déclenché dans les yeux d’un quidam, d’un ami commun, d’une relation...? Qui affirme que vous êtes malheureux, alors qu’elle est la cause de votre malheur? Qui vous empêche de vous reconstruire si tant est que vous ayez été détruit, ce qu’elle se plaît à colporter?

Bref, cette femme, non contente d’avoir, comme disait le poète, mis votre coeur à feu et à sang pour qu’il ne puisse plus servir à personne, s’ingénie à vous gâcher l’existence par personnes interposées qui vous font ressentir, involontairement, que sans elle vous n’êtes rien.

Alors, cher Monsieur, premièrement, une femme qui éprouve le besoin de faire cela prouve une chose, c’est qu’elle a tellement peur de se voir remplacer, et même avantageusement remplacée, qu’elle fait tout pour que cela n’arrive pas. Imaginez que certains pensent, et disent: «Il est bien mieux sans elle». Quel camouflet cela serait pour l’orgueil de Madame qui semble ne pas en manquer.

Deuxièmement, elle vous prouve qu’elle ne vit que par et pour le regard des autres. Ne vaut pas grand-chose celui qui a besoin d’un faire-valoir. Cette femme est tellement dépendante de l’opinion d’autrui qu’elle ne peut envisager une seconde de passer pour un être sans coeur. Aussi, elle va faire croire que le service après-vente est sa préoccupation: «Nous ne sommes plus ensemble, mais soyez gentils avec lui.»

Troisièmement, elle semble vouloir instrumentaliser les gens, vouloir les manipuler. Outre que cela dénote un grand manque de respect pour autrui, cela laisse imaginer qu’elle s’estime supérieure. Mais, si tel était le cas, pourquoi se préoccupe-t-elle donc tant  de ce que pense autrui?

Vous m’interrogez sur ce que l’on peut faire dans ce cas précis. Bien sûr je pourrais vous dire que la plus grande saleté qu'on puisse faire à un homme qui vous a pris votre femme, c'est de la lui laisser! Vous le savez sûrement, si le plus grand plaisir des hommes est de se payer les corps des femmes, le plus grand plaisir des femmes est de se payer la tête des hommes.

Généralement les gens demandent des conseils et puis ils ne les suivent pas, mais comme je soupçonne que ce n’est pas votre cas, je vais vous donner un conseil simple à suivre. Cette femme se délecte de vous mettre dans des situations impossibles, la seule chose qui pourrait la décevoir, c’est que vous viviez comme si de rien n’était. Elle ne tire, en effet, son pouvoir que de ce que vous lui renvoyez comme image. Vous heureux, vivant pour vous, ayant une vie sociale, des aventures, des amis, des loisirs, bref, vous n’ayant rien dans votre vie qui lui permette de se rattacher à celle-ci, voilà votre véritable force.

Intéressez-vous aux autres, ou vulgairement, allez gratter dans leur culotte, ils seront tellement outrés que vous veniez vous intéresser à ce qui ne vous regarde pas qu’ils cesseront instantanément de venir s’intéresser à vos histoires. Soyez curieux de tout, avide de tout, soyez de bon conseil, faites de cette erreur une force. Expérience: nom dont les hommes baptisent leurs erreurs.

Bref, servez-vous d’elle, utilisez-la. Elle ne vit que pour l’apparence, soyez flamboyant. Elle a besoin du regard des autres, attirez tous les regards. Elle materne, enquerrez-vous de ses amours: comment une femme aussi bien peut être seule? Elle n’est pas seule? Pensez au calvaire que l’autre va subir et jubilez!

Comme vous le voyez, j’ai essayé de me mettre à votre place. Sachez qu’aucune de mes femmes n’a joué ce petit jeu. Pour une simple raison, elles savaient bien que j’en aurais fait une pièce et qu’elle n’auraient pas eu le beau rôle!

J’espère vous avoir aidé dans ce moment difficile, car, que l’on parte ou que l’on reste, la rupture chez l’homme est difficile. Si on culpabilise, on est malheureux. Si on ne culpabilise pas, on culpabilise de ne pas culpabiliser. Enfin, c’est ce que je me suis laissé dire...

Sacha Guitry