Les bagues

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

André Caron

 

 

 

Monsieur Guitry,

Enfin l'occasion m'est donnée de vous demander d'où vous vient cette habitude de porter à l'écran deux énormes bagues à chacun de vos petits doigts. Bien sûr vous les enlevez pour les films d'époque et pour «Désiré», mais elles sont toujours présentes dans vos films. J'adore votre prestation dans le Dr. Marcellin du Nouveau Testament et dans Quadrille. Cependant dans ce dernier film ne trouvez-vous pas que votre mimique, lorsque votre femme Paulette vous surprend en train d'embrasser Claudine vers la fin du film, est excessive et vous donne l'air d'un sadique? Votre personnage y perd en sympathie. Enfin j'aimerais savoir si votre perception est différente de la mienne.

J'en profite pour vous souligner ma grande admiration,

André Caron
Québec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sacha Guitry

 

 

 

Monsieur,

Quel sens aigu de l'observation! Mais je m'inquiète néanmoins, est-ce qu'en observant méticuleusement mes doigts tout au long de mes films, vous n'avez pas perdu un peu le fil de ceux-ci?

Bien entendu, vous me répondrez à juste titre qu'ayant vu chacun de mes films une dizaine de fois, une séance entière de visionnage de mes mains n'a pas causé de grande perte à votre perception de mon oeuvre! Vous avez bien compris, cher Monsieur, que je n'ai aucune réponse à cette question... encore que... Oui, Monsieur, vous avez raison et ce détail n'est peut-être pas si anodin. Ces bagues au doigt que j'ai portées, je pourrais, bien entendu, vous dire qu'elles symbolisent mes mariages et le poids que les femmes ont pesé sur ma vie mais il n'en est rien.

Si j'avais ces bagues aux doigts, c'est que je suis et reste avant tout un collectionneur. Les collectionneurs se divisent en catégories: les possesseurs qui ne rêvent que d'avoir, les égoïstes qui dès qu'ils possèdent se hâtent de cacher au fond d'un coffre l'objet de leur amour, et les contemplatifs qui accrochent et restent en admiration et enfin les vrais amoureux, chaque objet est choisi, sélectionné, chéri comme un enfant et on ne rêve que d'une chose, c'est de l'emmener partout avec soi, comme un talisman, un porte-bonheur, dans le sens où sa seule présence porte et apporte le bonheur. Alors oui, ces bagues comme preuve d'un amour pour l'art, la vie, ces bagues sont importantes pour moi. Demandez à Alain Decaux si l'émeraude qui orne son épée d'Académicien ne lui procure pas ces même sentiments, je le sais, je la lui ai offerte en même temps que mon amitié.

Vous trouvez que j'ai eu une mimique excessive? J'en suis désolé... pour vous.

Admettons qu'elle le soit, et vous êtes bien de ces Français qui, sous couvert de vous dire qu'ils vous aiment et vous admirent, se sentent obligés de vous faire remarquer que, une fois, vous n'avez pas été «à la hauteur». Combien de mimiques, notez que je ne vous en veux pas d'employer ce mot qui n'est en rien péjoratif, ai-je fait dans ma vie qui n'ont trouvé chez personne un écho ni flatteur, ni réprobateur? Jamais on ne m'a complimenté sur une mimique, mais là, on est capable de m'en reprocher une. Français, plutôt que de dire que le train est en retard, dites que les cinquante derniers ont été à l'heure, ce sera aussi juste, et tellement plus positif...

Si elle ne l'est pas, alors pourquoi, si vous m'admirez, me la reprocher? Parce que mon personnage y perd en sympathie? Parce que j'ai l'air sadique?

Sachez, Monsieur, que votre remarque sur cette mimique, qui a eu comme seul défaut de n'être point celle que vous attendiez à ce moment précis, que ne vous ai-je pas consulté avant que de jouer, votre remarque donc est un peu excessive. Vous me paraissez, maintenant, à la lumière de votre question, un fieffé sadique, et votre capital sympathie fond à vue d'oeil. A posteriori, reposeriez vous la même question? Sans aucun doute oui. Eh bien moi, sans aucun doute, j'aurais la même mimique.

Alors non, Monsieur, ma perception n'est pas la même que la vôtre, et heureusement. Cela nous aura permis de mettre en lumière quelques points qui, s'ils ne passionnent pas les foules, auront eu un mérite, celui de nous donner l'occasion d'échanger ces lettres.

En espérant vous relire bientôt, qui sait, peut être serons-nous d'accord, une autre fois sur mon jeu?

Sacha Guitry

         
         

André Caron

      Pourquoi ne vous ai-je pas répondu tout de suite? Je l'ignore vraiment, je crois avoir été désarçonné par votre analyse qui m'envoie paître en quelque sorte alors que je voulais juste faire une remarque qui ne voulait pas être désobligeante. D'abord je ne suis pas Français, mais Québécois, je le dis parce que c'est ainsi et non pas pour ouvrir un débat. Je ne m'attendais pas à ce que vous preniez mal ma remarque sur  la mimique dans "Quadrille", je la trouvais excessive sans plus et sans préjudice pour votre oeuvre.

Je suis un passionné de Guitry, de son esprit, de ses dialogues savoureux et de cette liberté de pensée et de moeurs qui était, du moins pour le Québec de votre époque, tellement à l'avant-garde. Vous critiquer, moi! Jamais. Si je l'ai fait alors je m'en excuse, autant critiquer Picasso parce qu'il a mis une oreille au mauvais endroit dans sa peinture! C'est Picasso, c'est Guitry et cela doit être ainsi.

Continuez à nous charmer cher monsieur Guitry, vous être le maître de l'élégance et je vous adore.

André Caron
Québec