speed_king2@hotmail.com
écrit à

   


Sacha Guitry

     
   

Le roman d'un tricheur

    Bonjour monsieur Guitry,

Dans votre film, «Le Roman d'un Tricheur», n'avez-vous pas l'impression d'être trop présent dans la narration? La narration n'étant présente que pour signifier la présence du souvenir chez le personnage, pourquoi l'utilisez-vous si abondamment?

Sincèrement,

Simon Blaquière

P.S. Je suis très inspiré par votre oeuvre et je vous remercie d'avance de votre réponse.



Cher Monsieur,

Vous m'interrogez sur «Le Roman d'un Tricheur» et c'est pour me demander si je n'ai pas l'impression d'être trop présent dans la narration. Je pourrais vous répondre d'un mot «Non». Mais cela serait peut-être un peu cavalier, aussi vais-je m'expliquer.

Vous affirmez, à juste titre, que la narration n'est présente que pour signifier la présence du souvenir chez le personnage, or toute cette histoire, jusqu'à son dénouement, est de l'ordre du souvenir. Alors bien entendu, vous pourrez me reprocher comme Gaston Modot, que la mémoire universelle a rangé au rang des illustres inconnus dont plus personne ne se souvient, tout et n'importe quoi.

Je ne résiste, si vous ne l'avez lu, à vous faire partager un moment d'exquis bonheur, la critique datant de 1936 et qu'il a commis avec une certaine gourmandise, celle des imbéciles heureux. «Le roman d'un tricheur, qui s'avère nul, par la suite, est long à se déclencher. Quand on s'écoute parler avec une telle suffisance, on oublie vite son sujet. Le scénario se traîne donc péniblement, truffé çà et là de pauvres trucs périmés et des effets les plus grossiers. Les bijoutiers et les croupiers se feront une pinte de bon sang, devant certaines énormes bourdes, fignolées à leur intention. Pendant la maigre intrigue, la voix de M. Sacha Guitry joue tous les rôles. M. Sacha Guitry explique, commente et raconte tout. Il y a d'autres exhibitionnistes, moins dangereux, qui sont internés pour beaucoup moins que ça». Alors vous le voyez, votre impression est partagée.

Mais voilà, ce serait méconnaître une chose, c'est que ce film a inspiré un certain Orson Wells, que la postérité a gardé dans son giron, que Gaston Modot me pardonne, moi pas! De même, ce film a été reconnu comme un chef d'oeuvre par un certain Truffaut, qui lui aussi a laissé un nom, n'est-ce pas Monsieur Modot…

Enfin, je vous dirai une chose, retrouver le plaisir de narrer comme un conteur, partager une histoire, comme à la veillée, donner à voir et à penser, apporter à l'action le soutien des mots qui sont pour moi l'âme de ce film, mélanger les genres comme aux plus grandes heures de Molière, rejeter les conventions au point de faire un film qui fait encore parler, et partager, oui partager du plaisir avec les spectateurs, voilà tout ce qu'il faut chercher dans ce film. Alors peut-être que certains trouvent que je m'écoute parler, que je suis un exhibitionniste, et bien grand bien leur fasse, je sais une chose, Monsieur, c'est que mon oeuvre a survécu à ces pisse-vinaigre, et qu'elle a le bonheur d'inspirer encore de l'intérêt à certains.

En espérant vous avoir répondu et en vous précisant qu'un auteur qui donne des clefs de lecture n'est pas un auteur, aussi ce sont des sentiments que j'ai partagé avec vous, soyez-en digne, Monsieur.