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Le Mot de Cambronne |
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Monsieur, En ce début d'année scolaire
2004-2005, je suis élève de seconde au Lycée de Romorantin et notre professeur
nous a annoncé qu'il comptait nous faire étudier «Le Mot de Cambronne», que
j'ai tout de suite lu et que j'ai trouvé très drôle. Malheureusement il a
gâché tout mon plaisir en nous annonçant que nous aurions droit à une
dissertation sur cette pièce. J'ai alors demandé à ma voisine, voyante
extra-lucide, si elle était capable de me mettre en contact avec vous; sa
réponse m'a effrayé: elle dit pouvoir le faire mais ajoute que, si vous
remettiez un devoir, ce serait certainement vous qui auriez la plus mauvaise
note. Mon professeur, paraît-il, sait beaucoup mieux que vous ce que vous
vouliez dire. À l'Université, a-t-elle ajouté, c'est Trissotin qui commente
Molière et tout le monde trouve que les choses sont dans l'ordre. Figurez-vous que j'aime tellement
les livres bien écrits que je comptais devenir professeur de français, mais
après de telles révélations j'hésite. Quels conseils me donneriez-vous? Avec mes remerciements et
l'assurance de mon admiration. Louis Roubiac |
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Cher Louis, Vous me pardonnerez ma
familiarité, mais l’âge a ceci de magique, c’est qu’il se manifeste même dans
les propos: être vieux, c’est quand tout le monde vous vouvoie et que vous
tutoyez tout le monde. Votre amie a bien raison, et le fait qu’elle soit une
femme n'y change rien, je dis cela car on m’a tellement traité de sexiste que
je prends des précautions pour pouvoir finir mes phrases. En effet, les
critiques, n’ayant pas pu écrire, jugent. C’est comme cela, nous n’y
changerons rien. De nos jours, les nouveaux
juges sont professeurs. Ils ont lu en diagonale, en encore, nos livres, ils
ont lu des livres critiques, les ont digérés, et les régurgitent pour leur
plus grand plaisir. Je suis bien sûr que votre professeur est un spécialiste
de Guitry, mais il ne connaît pas Sacha. Vous voulez être professeur de
français? Eh bien mon conseil est: devenez-le! Oh, bien entendu, vous devrez
passer des concours abêtissants, on vous traitera comme un moins que rien,
vous ne gagnerez pas grand-chose, vous aurez vos propres maisons de repos, ce
qui est un signe, et, pour finir, vous serez peut-être dégoûté de la
littérature, vous ne penserez plus que comme un Lagarde et Michard ambulant.
Mais tout ceci n’est rien, si c’est une passion, allez-y. J’ai toujours dit
qu’un homme devait toujours vivre pleinement ses passions. Mais que vous ayez
la sagesse de vous interroger est plutôt bon signe. Vous devez être bien perdu pour
chercher dans le marc de café et dans les opinions d’un auteur votre
destinée. Mais peut-être êtes-vous moins perdu que je ne le pensais,
peut-être avez-vous cherché à froisser cet amour-propre que les gens me
reprochent, peut-être vous êtes-vous dit qu’après tout j’aurais du plaisir à
remettre votre professeur à sa place, peut-être envisageriez-vous que je vous
proposerais de sous-traiter? Et bien il n’en est rien, car, voyez-vous, je
suis d’accord avec une chose, ce sont les auteurs qui parlent le moins bien
de leurs oeuvres, juste après les professeurs. Les seuls habilités à
interpréter, à expliquer, à creuser les oeuvres, ce sont les lecteurs et ce,
individuellement. En vous laissant à votre
avenir, mais un dernier mot, vous avez encore le temps, vivez vos jeunes
années sans contrainte et sans souci, c’est le seul placement pour l’avenir
que je peux vous donner. Sacha Guitry |