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Bonjour,
Vous seriez aimable de prendre le temps de répondre (la formule
est-elle suffisante?) à ces quelques questions.
Vos bons mots et autres
analyses des femmes vous semblent-ils valables pour d'autres époques que la
vôtre, pour les femmes de culture lointaine?
Les bons mots que vous
reconnaîtrez vôtres, lorsqu'ils font sourire, vous semblent-ils porteurs
d'avenir?
De là, la vie n'est-elle qu'une vaste partie de plaisir et de
douleur, dans laquelle il faut profiter de soi et des autres plutôt que le
contraire? Ou existe-t-il des idées à défendre, des droits à défendre, une
hiérarchie sociale non pas naturelle mais construite par l'histoire et qu'il
faudrait progressivement déconstruire? La vie peut-elle être sérieuse? Et pas
seulement la vie humaine.
La figure de l'artiste est montée depuis l'âge
républicain, disons depuis la Révolution française, jusqu'à la «starification»
(pardonnez-moi le barbarisme), jusqu'à la divinisation. Vous me détromperez
peut-être, mais vous me semblez être de ceux qui en ont tiré profit et qui l'ont
portée. De fait, n'y a-t-il pas un peu de vous dans notre époque où le rire (eh
oui, tout le monde ne peut pas sourire finement) est prioritaire, où l'individu,
heureux de lui, est l'étalon du bonheur, où le respect n'est plus dû qu'aux
people (aux «gens», comme si les autres n'en étaient même plus), ce qui
fait que le politique l'est devenu pour garder un semblant de
légitimité.
Je ne vous accuse pas personnellement de tous les malheurs du
monde, loin de là. Je vous interroge seulement sur ce que porte votre vision du
monde, sur les fruits qu'elle pense pouvoir produire, sur les fruits qu'elle a
produits. Sur la place que cette vision occupe à votre époque, et sur l'impact
qu'a eu votre époque sur la nôtre.
Cordialement,
Lotaire
Cher monsieur,
Vous parlez de bons mots et d'analyses, je parlerais
plutôt d'observations. Aussi ces observations sont valables tant qu'elles
correspondent à un ressenti. Je pense que l'homme ou la femme qui les aura sous
les yeux ou bien encore dans les oreilles saura juger de leur pertinence en
fonction de sa propre situation.
Ce que vous persistez à appeler bon
mot, monsieur (enfin, je dis encore monsieur car cette accusation permanente qui
émane de vous commence juste à me faire penser que vous êtes en fait une
femme...) encore une fois, c'est ce que le moment, l'instant, l'immédiateté ont
pu faire germer chez moi devant une situation personnelle ou qui me paraissait
collective et générale. Qu'ils fassent sourire par-delà le temps, cela montre, à
l'évidence qu'ils s'inscrivent dans un avenir. Combien de grands auteurs de leur
époque ont aujourd'hui disparu? Ils étaient marqués par le sceau du temps. En ce
qui me concerne, j'ai, peut-être, écrit parfois des choses qui ont eu le mérité
d'être intemporelles...
Oh, je m'interroge de plus en plus! Êtes vous un
homme qui s'interroge, ou une femme qui m'interroge? Dans les deux cas, il y a
un danger. Vous pensez que j'ai pu avoir un impact tellement important que j'ai
pu du fond de ma tombe polluer votre présent. Mais alors que faire? Que puis-je
faire? En effet, soyons francs: que j'aie pu inspirer le cinéma et la nouvelle
vague, que j'aie pu donner à certains auteurs une autre idée de leur art, j'en
suis certain et je m'en trouve fort aise. Mais que j'aie pu contribuer au-delà
même du temps à la dégradation du «politique» qui devient un concurrent de ce
que vous appelez, m'a-t-on dit, des «people» (que ce terme est affreux!), je
n'en suis pas persuadé et je me demande même comment vous avez pu faire, cher(e)
ami(e), pour arriver à cette étonnante conclusion.
Bien entendu, on peut
rendre Eve responsable de tous les malheurs du monde, mais enfin...
Comme
vous le voyez, je suis assez intrigué par votre question, mais j'ai tâché d'y
répondre franchement.
Au plaisir,
Sacha Guitry
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