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Cher Monsieur Guitry,
C'est un grand honneur de pouvoir ainsi m'adresser
à un si grand comédien, metteur en scène et artiste. J'ai admiré beaucoup de vos
films, parmi lesquels celui dédié à votre père, et j'ai été fasciné par votre
film/reportage consacré à diverses notoriétés de votre temps, comme madame Sarah
Bernhardt et tant d'autres.
Il y a une question que je me suis toujours posée: quelle est la
frontière entre la réalité et la fiction dans
votre vie, ou plus généralement dans celle d'un
comédien? Il m'a été rapporté (à
tort ou à raison) que pour meubler vos scènes de
théâtre vous n'hésitiez pas à utiliser votre
mobilier personnel, ou encore à utiliser votre personnel de
maison pour jouer le rôle de votre personnel de maison dans
certaines pièces. Je ne sais pas si c'est vrai mais c'est
plutôt étrange. La frontière entre fiction et
réalité est-elle vraiment si ténue?
J'ai encore une autre question concernant le
comédien Fernandel. Vous avez affirmé, si j'ai bien compris, que ce sont ses
grimaces qui faisaient rire le public plutôt que son talent. Pourtant monsieur
Fernandel a tourné dans certains films où il manifestait un réel talent, je
pense à Topaze, ou dans votre Tu m'as sauvé la Vie, ou à la série
des Don Camillo ou à Heureux comme Ulysse, son ultime film. Il
n'est, me semble-t-il, guère possible d'assumer toute une longue carrière
d'acteur sur de simples grimaces.
Enfin, monsieur Guitry, savez-vous
qu'un film de fiction intitulé L'Affaire Guitry a été réalisé sur votre
arrestation à la Libération, et qu'il retrace toute cette pénible mésaventure
concernant votre soi-disant collaboration avec l'ennemi? Est-il vrai que les
nazis auraient suspecté une certaine judéité de votre part et que c'est le Grand
Rabbin de Paris qui vous aurait fait un certificat de non-judéité pour calmer
les Allemands? Si j'en crois ce qui est dit dans ce film, votre arrestation ne
s'est pas faite avec ménagement et -c'est plutôt délicat comme question- mais
est-il vrai qu'au moment de votre arrestation, vos gardiens en auraient profité
pour vous tabasser? Et que vos blessures auraient par la suite lourdement
hypothéqué votre santé?
Est-il vrai que votre Roman d'un Tricheur
est inspiré d'une mésaventure personnelle? Sous l'Occupation, votre épouse avait
un ami très, très proche qu'elle allait voir tous les dimanches. Pour ne pas
vous rendre jaloux elle disait qu'elle allait à l'Église. Un dimanche soir vous
lui demandez «Comment c'était à la messe?» «Comme d'habitude», vous a-t-elle
répondu, et c'est à ce moment que vous avez su qu'elle vous mentait car durant
la journée un obus était tombé sur l'église, la pulvérisant et exterminant tous
ses occupants….
Enfin, pour tenter de terminer ma lettre par quelque
chose de moins déprimant, savez-vous que la chaîne de télévision TV5 a diffusé
une rétrospective de vos pièces de théâtre et que cette rétrospective a eu un
succès international? Les responsables ont reçu un courrier abondant pour les
féliciter (ils auraient pu rappeler que ces pièces étaient de vous).
Amicalement,
G Lison
Cher Monsieur,
Je constate avec étonnement que ma vie, ou plutôt que ma
vie rêvée n'a plus de secrets. Enfin, c'est ce que l'on aime à faire croire. Ma
vie a été bien pleine. Pleine de joies, pleine de drames, mais toujours pleine,
pleine de cette irrépressible envie de vivre et de profiter de chaque
minute.
Vous m'interrogez sur la frontière entre la réalité et la fiction
dans la vie ou plus généralement dans celle d'un comédien? Je ne pourrais vous
répondre sur les comédiens, nous sommes tous différents, et vivons notre rapport
au monde de façon intime. Mais en ce qui me concerne, la réalité et la fiction
furent intimement, là encore, liées. Parce que la réalité n'existe pas pour un
comédien. Le théâtre, c'est la scène, mais la plus grande scène de théâtre,
c'est encore la vie. La vie où chacun, à chaque minute, joue un rôle. En cela
les femmes vivent plus intensément que les hommes, elles sont de merveilleuses
actrices car elles répètent depuis la naissance et ce jusqu'à la mort.
Il
m'est arrivé, effectivement, de ramener sur scène tel ou tel objet qui ne
pouvait être absent de la scène. En cela c'est un acte de partage de l'intime
avec le public. Le public est un ami, fidèle, une maîtresse volage, un ennemi
mortel et un espoir incommensurable. Il est donc normal qu'à celui qui est tout,
on donne tout, même cette part de soi-même que représentent les objets qui
peuplent notre quotidien. J'ai la chance d'avoir eu un quotidien extraordinaire
aussi, j'ai cru devoir m'en inspirer.
Quant à ce personnel, je ne vous
dirai qu'une chose, c'est que les gens de maison sont de magnifiques acteurs;
ils connaissent, pour la pratiquer, l'importance de l'indication scénique, de la
didascalie. Leur vie est une perpétuelle scène, toujours différente mais sans
cesse renouvelée, dans laquelle ils jouent en costume pour un public exigeant et
qui paye pour voir et être vu.
Fernandel, j'en ai parlé et ne souhaite
pas m'étendre. Les visions que nous avions du théâtre et du cinéma étaient
tellement différentes! et je crois que les hommes comme nous, forts d'une
certaine présence physique, ne devraient jamais se rencontrer. Je crois aussi
que l'humour, la finesse et la gaudriole restent différents. J'ai toujours
refusé cette manie, tant au classique qu'au boulevard, qui est de surjouer. Que
l'on surjoue ou que l'on soit mauvais, on finit toujours par trahir le texte et
l'auteur. Vous me permettrez de penser que si dans sa carrière vous pouvez
trouver de l'émotion, je n'aurais pas à chercher longtemps pour trouver de la
pantomime facile et de l'effet bâclé.
La libération, j'en ai été le
premier prévenu. On est venu, manu militari, me chercher chez moi, en pyjama. On
m'a arrêté sans ménagement aucun. J'ai fait les camps de Drancy, j'ai été parqué
au Vel' d'Hiv' et, enfermé, en prison, on venait encore me demander si je ne
pouvais pas «faire quelque chose» comme si, étant tout-puissant, j'acceptais de
bonne grâce une injustice. On n'avait rien, et pour cause, j'étais innocent.
Mais on a appelé à la délation. Les témoins, faux pour l'essentiel, se sont tous
rétractés avant de témoigner. La jalousie, la bêtise, l'envie ont témoigné
contre moi. On m'a suspecté tour à tour d'être Juif, d'être collaborateur. On
m'a soupçonné d'intelligence avec l'ennemi. Pour une fois qu'on me faisait
crédit d'intelligence… Bref on a tout tenté pour salir mon honneur. Mais voilà,
les envieux, les rampants, les haineux ont oublié une chose, c'est que la France
est un pays qui sait, toujours, même à retardement, reconnaître les siens. J'ai
été lavé de toutes les accusations, car l'innocence et ma constance dans
l'épreuve, même si j'ai perdu pas mal d'illusions, de faux amis et de kilos dans
la bagarre, ont donné de moi une photographie exacte: celle d'un homme qui a
toujours eu pour son pays un amour exclusif et fou qui l'a amené à rester avec
ceux qui souffraient pour leur répéter que la France sait toujours se
relever.
Ma santé, qu'en dire? Que les privations, que les courants
d'air, que les vexations et que la haine ne l'a pas arrangée? Il en est de moi
comme de tous ceux qui ont connu l'injustice et la justice aveugle.
Mon
inspiration? Elle vient de ma vie mais ne comptez pas sur moi pour révéler tout!
Sachez que Le Roman tout comme N’écoutez pas, Mesdames ont une
part de vérité.
On m'a rapporté, mais ne le dites pas, qu'une journaliste me
paraphrasant aurait dit «Sacha Guitry, à la question
«Quoi de neuf?» répondait
«Molière», moi je répondrais «Sacha
Guitry»!». J'en déduis donc que mes oeuvres ont
encore l'heur de plaire.
En espérant avoir pu vous
donner quelques éclaircissements que vous n'aviez déjà, car l'être humain est
toujours plus complexe qu'on ne le croit, même s'il est un homme…
Cher monsieur Guitry,
Je vous remercie de votre réponse et vous présente
mes excuses si je vous ai froissé.
Il faut tout de même admettre qu’à force
de beaucoup parler de vous et de votre vie réelle ou rêvée dans votre œuvre, on
finit par s’y intéresser, fatalement. Pour Fernandel, comme vous ne souhaitez
pas y revenir, n’en parlons plus, mais pour reprendre ce que disait Louis de
Funès, un comédien n’est pas toujours libre de son jeu, il doit se soumettre à
ce que le réalisateur réclame de lui (la «direction d’acteur») et quand un
réalisateur convoque un comique, quel que soit le talent du comique, et lui dit
tout simplement: «Vas-y, sois drôle», sans autre consigne ni texte ni quoi que
ce soit, ledit comique doit improviser de toutes pièces et évidemment se fait
ensuite traiter de guignol, quitte à devenir la cible du jeu de massacre des
critiques, et finalement se fait enfermer dans la catégorie des comiques
incapables de vraies émotions, voire de vrai talent.
Vous êtes un génie,
monsieur Guitry, et surtout vous avez le droit de faire ce que bon vous semble
sur scène comme dans vos films, mais tout le monde ne possède pas cette
latitude. Enfin, pour paraphraser ce que disait Alain Decaux de votre Si
Versailles m’était conté: «Messieurs, applaudissons.»
Amicalement,
G Lison
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