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Julien
Lacroix
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M. Guitry,
Lors de l'occupation, vous avez fréquenté assidûment l'establishment
allemande Parisien, au point où le qualificatif de collaborateur vous a été décerné
par la Résistance et votre tête mise à prix. Arrêté à la libération, vous
avez été soumis à un interrogatoire assez serré, puis relâché. Et jamais plus
inquiété par la suite.
J'aimerais savoir ce que vous pensez de cette période trouble de l'histoire
de France et, selon vous, ce qui vous a sauvé de la prison et possiblement du
peloton d'exécution, votre notoriété? Des amis bien placés? J'aimerais aussi
que vous me parliez de cette chasse aux sorcières ou, bien sûr, les méchants
se retrouvent toujours du même côté, celui des perdants.
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Sacha
Guitry
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Monsieur
Lacroix,
Oui, je sais, j'écorche votre nom mais je vous rappelle que dans votre
question vous m'avez amputé de mon "i". Vous m'interrogez sur ce
que vous appelez cette "période trouble de l'histoire de France"
que je nommerai pour ma part l'occupation et sur mon attitude lors de celle-ci.
Je vous répondrai donc sans faux-fuyant même si votre question est de plus
indiscrète, encore que les questions ne le soient jamais alors que les réponses
si. Vous parlez de fréquentation assidue de l'establishment allemand je vous
répondrai que cela est très exagéré car je vous rappelle que j'ai toujours
fuit les mondanités avec une habileté remarquable. Oui, j'ai toujours fuit
les mondanités car on brille mieux quand on est seul, et les gens célèbres préfèrent
ne pas se rencontrer. Alors la fréquentation assidue se réduit à ne m'être
pas exilé, à n'avoir pas pris le maquis. Et bien je vous dirai que l'exil
loin de la terre de France a été chose rare et que j'aime trop mon pays pour
partir et vous me répondrez, à juste titre, que cela sonne faux.
En effet pour vous dire le fond de ma pensée je suis resté à Paris pour une
seule et bonne raison: l'art, le cinéma, le théâtre. Oui, créer loin de Paris
me semble impossible. Et je tiens aussi à dire, non pas pour ma défense, la
justice des hommes m'a absout, alors que je ne lui demandais rien, et celle
de Dieu, je doute en Dieu, oui, je tiens à dire qu'en 1945, plus exactement
le 21 février 1945, j'ai cinquante-dix ans. Alors qu'allais-je faire dans le
maquis à l'âge où certains étaient déjà partis pour un monde bien meilleur en
ce temps-là?
Et puis si la justice des hommes m'a gracié c'est que peut-être qu'elle
n'avait à me reprocher qu'un "délit de belle-gueule" et que la
prestance physique porte sur les nerfs à la plupart des gens. Quant à mes
amis bien placés qui m'auraient aidé, ma notoriété, apprenez que, à ma libération,
j'avais précisément dressé la double liste des "fidèles" et des
"traîtres". Or j'observais bientôt que l'une piétinait, tandis que
l'autre allait s'allongeant tous les jours alors ces amis· Et ma notoriété?
C'est elle qui m'a perdu car cette cabale a été celle de la jalousie et des
petits règlements de compte. Aussi si comme je le crois vous êtes de mes irréductibles
opposants sachez que l'un des privilèges de la mort est de pouvoir se ficher,
je m'excuse si ce mot vous choque, de l'opinion des mortels et comme en cela
j'avais déjà des prédispositions·
En espérant avoir répondu au plus juste à cette injuste question·
Sacha Guitry
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